15. Les pensées flottantes

merle_28-09-2017.jpg, oct. 2019

L’autre jour une pensée m’a effleuré l’esprit. Ça arrive souvent. J’appelle ça des « pensées flottantes ». Ça fonctionne un peu comme un corps flottant dans un oeil ou un léger acouphène. Si tu ne les regardes pas, n’y penses pas, ne les écoutes pas ça disparaît en s’estompant peu à peu. Mais si par malheur tu contemples l’objet et t’y attardes juste un peu, alors ça peut durer et perdurer des jours et des jours.

Qu’est-ce que j’ai fait avec ma pensée flottante de ce jour X ? Je l’ai ignorée. Elle a totalement fondu. Et puis les jours suivants elle a fait quelques apparitions furtives, fugitives. J’ai continué de l’ignorer.

Sauf que ce matin, patatras, la pensée ne flottait plus du tout. Elle s’était arrêtée, et elle m’a regardée tellement longtemps qu’elle m’est apparue comme une évidence, en grosses lettres majuscules brillantes et dorés, presque clignotantes : FERMER MON JOURNAL EN LIGNE.

Tant qu’à ne pas écrire dedans, me direz-vous, ça ne fera pas une grosse différence ! Sauf que pour moi, ce n’est pas la même chose. Tout se passe comme si, en gardant ce journal ouvert, je me donne l’illusion qu’il est bien vivant, que j’en ai besoin, ou que quelqu’un d’autre quelque part en a encore besoin et que je vais un de ces jours recommencer à écrire des pages et des pages sur toutes sortes de sujets comme avant.

Je me berce d’illusions. Pourquoi ? Voici la vraie de vraie réalité : Avant n’existe plus. Avant est mort et il ne reviendra plus jamais. Au lieu d’être triste, j'envisagerai la situation de manière positive, comme un tremplin vers un aujourd’hui serein. Pas demain, car demain n’existe pas encore non plus. Juste aujourd’hui. Pour un peu de sagesse à développer. Une intention. Ou une étincelle d'intention, ça pourrait suffire. Comme l’oeil paisible de ce bel oiseau photographié derrière la maison, un merle [?] qui passait sans doute pour m’apporter son message de ne pas m’en faire. Qui me disait de cultiver mon jardin. De cultiver en moi, comme lui, l’espace intérieur du monde, le beau et bon weltinnenraum de Rainer Maria Rilke :

À travers tous les êtres passe l'unique espace :
espace intérieur du monde. Silencieusement volent les oiseaux
tout à travers nous. Ô moi qui veux croître
je regarde au dehors et c'est en moi que l'arbre croît.

Les choses ont tellement changé, la vie a tellement changé et elle est si différente maintenant, ça m’oblige en quelque sorte à écrire ailleurs et à changer. Parce que l’écriture, je n’abandonnerai pas. En ce moment j’ai le mot plutôt rare parce que je n'arrive pas à faire autrement que de vivre sans, parce que cet énorme silence-là s'est installé en moi et autour de moi comme une nécessité. Pour survivre.

Je ne fermerai pas le journal aujourd’hui. Non. J’enclencherai seulement le processus comme on dit. Et j’écrirai peut-être encore quelques pages au sujet des tenants et aboutissants [arf] de tout cela.