revenir aux robustes outrances

Hier soir, lecture au lit. Je me suis accrochée, sans l'avoir cherché, sur ce passage concluant la préface des Carnets 1975-1992 de André Major, Le sourire d'Anton ou l'adieu au roman, publié par Les Presses de l'Université de Montréal en 2001.

On trouvera peut-être l'extrait un peu long, et sans rapports aucuns avec la rencontre nocturne d'un raton laveur. Mais ce n'est que du bon miel. Pour moi, le blog est un journal, et toute question touchant l'écriture d'un journal peut concerner l'écriture d'un blog. Parce qu'il y a des réflexions, dans ce texte de Major au sujet de son journal, qui semblent avoir été écrites pour moi et que je veux conserver pour y revenir. Et les partager aussi, parce que la fin m'a fait sourire. Il n'y a pas de hasard, juste des coïncidences heureuses, dit-on ?

Bien qu'il m'ait d'abord servi à jalonner un parcours souvent imprévisible et parfois chaotique, ce journal a peu à peu pris le relais des autres formes d'écriture, jusqu'à devenir le centre à la fois douloureux et lumineux de mon existence, en même temps que l'instrument d'une lente libération. Libération que je préfère appeler détachement et grâce à laquelle j'ai pu faire le vide en moi pour que le monde y afflue avec « sa beauté et son épouvante », pour reprendre l'expression de Robert Louis Stevenson. En relisant les pages qui suivent, celui que je suis aujourd'hui ne se reconnaît pas toujours ni entièrement dans celui dont il a fait le portrait, un peu à son insu et par petites touches. Un portrait qu'il était tentant de retoucher, moins pour l'améliorer que pour le rendre plus ressemblant à celui que je suis devenu. Parce que, forcément, les années passant, les décennies même, je regarde celui que je croyais être ou que je m'efforçais d'être comme s'il était, dans une certaine mesure, un étranger, quelqu'un à qui je pourrais reprocher une tendance à l'exagération, par exemple, et une intransigeance qui m'ont fait raturer un passage ici et là. Guère différent en cela des autres genres littéraires, le journal est d'abord un brouillon qu'on n'en finit pas de mettre au propre en préservant une manière personnelle de dire des choses parfois difficiles. Flaubert écrivait à Louise Collet, le 16 novembre 1852, qu'il fallait « revenir aux robustes outrances » et que « la littérature, comme la société, a besoin d'une étrille pour faire tomber les galles qui la dévorent ». Mais de nos jours, pour paraître outrancier, il suffit de ne pas user du langage formaté des lobbies et de ne dorer la pilules ni à soi ni aux autres.

On dirait qu'il y a des nuits où tout peut arriver. J'en ai passé une bonne partie [entre 2 et 3h30] à regarder un raton laveur prendre un bon repas dans un cul de poule rempli de boulettes de graines mélangées à du suif et du saindoux, fabriquées la semaine passée, et déposé sur la table de la terrasse [au deuxième étage], en attendant de placer lesdites boulettes dans des filets que j'aurais accrochés aux arbres pour nourrir les oiseaux.

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Je venais à peine d'entrer dans un état à la fois lourd et vaporeux, juste avant de sombrer dans le sommeil, quand j'ai entendu un gros boum sourd qui semblait venir de quelque part dans la maison. J'ai senti mon coeur battre un peu plus fort, comme pour m'annoncer un danger potentiel. J'ai pris mon téléphone et mon courage à deux mains [c'est pratique le courage, on peut toujours le prendre à deux mains, même quand l'une ou même les deux sont déjà occupées à faire autre chose]. Je me suis donc levée sans attendre, pour entreprendre une tournée furtive de la maison, dans le noir. Sur le bout des pieds, nus. J'ai vite compris que le bruit ne pouvait venir que de la terrasse. J'ai entrouvert le rideau et vu une forme noire bouger. C'était le bol de bouffe aux zoiseaux qui était tombé part terre. Et la boule de poil qui avait la tête dans le bol ne pouvait être que le derrière rebondi d'un gros chat. D'une marmotte ou... ? Je n'osais y croire.

Pas un raton, me dis-je ? Ça serait trop beau. Qu'un raton monte se faire un banquet de nuit chez-moi alors que je n'arrête pas de répéter qu'il ne faut pas nourrir la faune, c'est fou. Oui, je dis faut pas nourrir la faune, exception faite pour les oiseaux parce qu'il fait encore très froid, que leurs réserves commencent à baisser, qu'ils doivent avoir très faim. Et qu'il est trop tard pour la migration, anyway !

J'ai allumé les lanternes extérieures et tadam, j'avais devant moi un beau gros raton laveur. Il m'a regardée et puis il s'est remis à manger comme si de rien n'était.

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J'ai couru chercher mon appareil photo. Mais comme je ne suis pas experte avec les photos de nuit prises à travers vitre et moustiquaire, je n'ai qu'une séris de photos floues. Une seule est plus claire que les autres mais comme le raton a bougé, elle est un peu floue elle aussi.

À un moment donné, le raton laveur est venu vers moi, il me regardait fixement. Son regard était très très noir. Je ne le « sentais » pas agressif. Il s'est même mis debout derrière la porte, comme pour dire laissez-moi donc entrer, madame s'il-vous-plaît. Comme je suis un peu froussarde et pas très téméraire, je n'ai pas osé ouvrir ni même sortir. C'est tout de même une bête sauvage, et je ne connais absolument rien aux bêtes. Ou presque.

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Plus tard, « mon raton » a monté sur une chaise, les deux pattes de devant sur la table, comme un humain. Il a tendu le cou et a regardé au loin. J'imagine qu'un autre animal devait se trouver là, ou peut-être l'attendre, ou attendre son tour pour monter manger, qui sait. Puis le raton est descendu de la chaise, il est parti.

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J'étais très détendue. Avec un sentiment indéfinissable, doux, celui d'avoir vécu quelque chose de rare.

J'ai regardé mes meilleures images, floues. Et je suis retournée dormir.