le samedi 8 septembre au soir

[extrait non censuré de mon journal papier]

22 heures 30. Éclairage à la bougie et à la petite flamme dansante de la lampe à pétrole en verre soufflé héritée de ma mère. Assise dans mon lit, je tiens mon journal. Je revois la tempête tombée sur mon coin de pays en fin d'après-midi. Des vents d'une vitesse épou[vent]able. Panne d'électricité depuis le dernier gros tourbillon. S'ils ne rétablissent pas le courant bientôt, vais-je perdre toute la nourriture dans le frigo et le congélateur, qui ne ronronnent plus, et me retrouver avec une autre réclamation à faire à l'assurance ? Pas envie de penser à ça. Pas besoin de ça en ce moment.

Je me sens comme coupée en deux depuis le 29 août. Ce soir pourtant, je reprends mon stylo. La force pour le faire, le courage de continuer, c'est bizarrement le fait d'avoir vu des grosses branches et des troncs d'arbres entiers couchés par terre, fauchés par le vent féroce.

À terre, comme moi. Tout d'un coup, je me suis sentie moins seule. Je me suis dit, si les arbres peuvent passer à travers la perte de leurs plus belles branches, je le peux moi aussi.

Avant la tempête, je me sentais vraiment à terre, et sur plusieurs plans. Plus seule que jamais, aux prises avec un inconfort profond et toutes sortes de malaises diffus, sur le bord de la détresse psychologique. Juste sur le bord.

Partie chez S. depuis tôt dimanche matin [le 25] jusqu'à mercredi soir, je rentrais chez-moi fatiguée, il était tard. C'était le mercredi 29 août, passé 10 heures et quart du soir, je ne sais pas l'heure exacte qu'il était. J'avais hâte de me retrouver dans mes affaires, je n'avais pas encore soupé et j'avais envie de me cuisiner quelque chose de simple mais bon, de manger puis de me reposer, lire un peu. Et d'aller au lit pour une bonne nuit de sommeil, récupérer et dormir tard jusqu'à au moins dix - onze heures du matin.

Malheureusement, le scénario ne s'est pas déroulé tel qu'imaginé sur la route. J'avais été cambriolée. Ç'a été l'enfer. Surprise, stupéfaction, incrédulité se sont télescopées, et puis une bonne grosse frousse m'est tombée dessus. Mais assez vite, quelques réflexes se sont mis à fonctionner.

En arrivant, j'avais vu que la lumière de la petite fenêtre de la salle de bain était allumée alors que j'étais certaine de l'avoir éteinte, ça m'avait intriguée : se pourrait-il que quelqu'un soit entré dans la maison ? Mais non, j'avais dû oublier d'éteindre. Me suis traitée d'étourdie. Ouvert la porte avec ma clé. Dès que j'ai aperçu des papiers par terre, les tiroirs et les portes du buffet ouverts, les portes des placards ouvertes et leur contenu bouleversé, comme fouillé, la pièce toute à l'envers, je ne me suis pas avancée plus loin. Ça sentait plus mes odeurs dans cette maison, ce lieu était devenu menaçant. Quelque chose de fort en moi me disait de rebrousser chemin, de ne pas rester là. Ce que j'ai fait. J'ai eu toutes les misères du monde à verrouiller la porte derrière moi tant je tremblais. Comme si le fait de barrer cette porte allait me protéger. Quelle absurdité. La grosse peur collante, c'est ça. Faut que j'appelle la police. Faut surtout que je parte d'ici au plus vite. On sait jamais.

J'ai pensé : les voleurs sont peut-être encore là, en haut. J'ai eu encore plus peur et je me suis enfermée dans l'auto. Et s'ils sortaient pour m'attaquer ? Faut pas rester ici. Me suis mise à trembler encore plus fort. Pas capable de démarrer, me suis reprise par trois fois. Eu toutes les peines du monde à reculer dans l'allée étroite et bordée d'une haie de lilas.

Je me suis stationnée devant la maison du voisin. Il y avait de la lumière, mais je n'osais pas aller sonner, les déranger. Chez l'autre voisin que je connais, de l'autre côté de la rue, toutes les lumières étaient éteintes, ils devaient dormir. Je me suis dit ma vieille, débrouille-toi toute seule. Tu vas pas rester là, appelle la police au plus vite. Sous cette injonction incontournable, j'ai sorti mon téléphone et composé le 911. Raconté ce que j'avais vu et fait, demandé de l'aide. Ils m'ont posé quelques questions, oublié lesquelles, et dit on vous envoie quelqu'un dès que possible ou quelque chose comme ça. Ensuite j'ai vu le voisin passer devant sa porte et je suis allée sonner. Lui et sa femme m'ont accueillie.

Quel récit étrange, banal et décousu. Comme si c'était arrivé à une autre que moi. Comme si c'était une fiction. Qui ne raconte pas tout ce qui a été remué en dedans. Et dehors.

J'écrirai la suite demain.

L'essentiel pour ce soir, c'est d'avoir repris l'écriture. Sortir de moi ces instants d'horreur et ceux qui ont suivi. Pour ne pas oublier qui je suis.

Et ne pas oublier que, comme l'a si bien dit le regretté Pierre Falardeau :

Faut se battre mais faut pas arrêter de rire. Faut pas arrêter de regarder le soleil.

[ce sont les dernières paroles prononcées par Pierre Falardeau à la fin du court video de Émile Proulx-Cloutier, Hommage à Pierre Falardeau, relayé par Patrick Lagacé sur son blog, in cyberpresse.ca/2012.09.11]