arrêt sur image

La vieille dame est morte. 

Samedi après-midi, j'ai vu la fourgonnette bleu marine du salon funéraire emporter son corps enveloppé dans une couverture/ou un sac/ du même bleu.

Je ne peux pas dire que je la connaissais. Pourtant, j'ai l'impression de l'avoir bien connue. Parce que je l'ai rencontrée souvent. 

Peut-être l'une des plus douces et délicates rencontres de ma vie. 

Dès les premiers beaux jours, elle s'installait sur sa galerie dans une chaise de jardin en plastique blanc. Quand je sortais et passais à pied devant chez elle, elle me saluait chaque fois avec son bon et large sourire à l'aller comme au retour. 

Des fois elle me disait juste bonjour et d'autres fois elle disait bonjour belle madame, toujours en souriant. Quand je lui faisais compliment sur ses fleurs ou lui disais quelques mots sur la température genre il fait chaud ou comme elle est belle et douce cette pluie, elle ne répondait que par oui et ses grands sourires de tout le corps. 

J'avais fini par déduire qu'elle ne comprenait pas ce que je lui racontais et ne connaissait du français que ses merveilleux bonjour mais ce n'était pas important. 

Juste le fait de se saluer et de s'échanger des sourires chaleureux et bienveillants entre voisines, ça me faisait beaucoup de bien. 

Aujourd'hui il fait déjà 13°, et demain ils annoncent un gros 20°, c'est rare qu'il fasse si chaud en mars. Ma vieille voisine se serait certainement assise dehors. 

Aujourd'hui j'ai vu son corps passer, allongé sur une civière et je lui ai dit un dernier bonjour avec mon coeur. 

J'ignore son pays d'origine, mais j'imagine, à cause de son accent chantant, qu'elle était Portugaise ou Italienne. Sa petite cour était remplie de fleurs dont les couleurs et les parfums se succédaient en s'adaptant aux saisons. Elle ne descendait jamais les trois ou quatre marches de sa galerie et depuis bientôt trois ans que je vis ici, je ne l'ai jamais vue marcher sur le trottoir. Faut dire que je ne passe pas mon temps à la fenêtre non  plus et que je préfère lire et jardiner dans ma petite cour et sur ma terrasse arrière ensoleillées plutôt qu'à l'ombre  sur la galerie avant. Je me disais que les vieilles dames obèses avec les jambes enflées et alourdies par les problèmes circulatoires doivent préférer la fraîcheur. Pourtant elle avait un bien joli jardin avec des vignes et des glycines derrière chez-elle. Mais aussi en friche et envahi par les ronces que celui de la belle aux bois dormant.

Quand j'ai entendu l'ambulance, j'ai cru qu'elle avait fait une chute et j'ai failli aller la voir pour lui offrir de l'aide.  Je me suis retenue. Attends un peu me disais-je, peut-être vont-ils la transporter à l'hôpital.

Mais c'est d'abord l'arrivée des pompiers qui m'avait alertée, au milieu de l'avant-midi. La rue était bloquée par les voitures qui ne pouvaient plus passer, et ça klaxonnait. J'étais sortie, croyant que le feu était pris chez-elle. Mais très vite l'ambulance était là et trois hommes sont entrés dans la maison. J'étais inquiète, je restais là, à regarder. Ce n'est pas trop mon genre d'écornifler chez les voisins, mais ce qui arrivait chez la vieille dame de mes bonjours ne me laissait pas indifférente.

Les pompiers sont sortis avec les paramedics et ils ont discuté. Puis les pompiers sont partis. L'ambulance est restée. Ensuite la famille est arrivée par grappes et de tous les âges, certains à pied, d'autres dans des voitures. Je les ai entendus gémir, sangloter, puis crier et parler fort. Argumenter. Deux voitures de police sont arrivées. Grosse chicane. Ses petits-enfants ou arrière petits-enfants, se cachaient le visage avec leurs mains pour pleurer. Un homme criait je veux voir ma mère, j'm'en fous de la police, j'veux juste voir ma mère. Y veulent pas me laisser entrer. J'ai entendu une femme dire y'est su'a coke, y'a pas d'affaire icitte. L'homme a répondu, chu pas plus su'a coke que toué. Un homme plus vieux est arrivé, il a pris celui qui criait le plus fort dans ses bras et là tout le monde s'est calmé. La police a fini par s'en aller. 

Je n'ai pas eu peur. C'était juste du monde qui avait de la peine.

C'était la fin de l'histoire de ma vieille voisine qui habitait la maison d'à côté et elle est morte aujourd'hui. Mais les belles images qu'elle m'a données ne mourront jamais.

La vieille dame est morte. Juste au moment où je songeais à chasser les images de mon journal, les accusant presque de fausse représentation, en tout cas d'une forme de déni de la réalité. 

Ma vieille voisine m'aura laissé, bien vivante, l'image d'un beau visage aimant qui me souriait les après-midis d'été.