121. perdue

Si Christophe Colomb n'avait pas levé les voiles vers l'Ouest en cherchant la route des Indes en 1492, il n'aurait pas « découvert » l'Amérique, et je n'y serais probablement pas née. En fin de compte, je crois que, considérant mon métissage, je ne serais pas née du tout. Ainsi que bien d'autres québécois que l'on dit « de souche » ou pas.

Ce qui suit est le récit d'un rêve fait hier. Durant la fin de la nuit d'avant-hier à hier, pour être plus précise.

J'ai rêvé que j'étais partie vagabonder vers l'ouest de la ville, dans des quartiers que je ne connais pas beaucoup. 

J'ai erré longtemps et finalement je me suis rendu compte que je m'étais perdue. Dans ma grande sagesse, j'ai suivi la direction contraire au soleil couchant, croyant ainsi revenir dans l'est. J'ai regardé les affiches, la signalisation. Tout était en anglais. Normal, c'est l'ouest de la ville.

Mais j'avais dû marcher plus longtemps que je ne croyais et j'étais rendue beaucoup plus loin. Les noms de rues, des avenues, de boulevards, je ne reconnaissais rien. Les maisons, les écoles, les magasins, les églises, tout était différent. 

Ensuite j'ai appris [oublié comment] que je me trouvais en Ontario. Dans une petite ville du nom de Gange. Chose étrange, la ville de Gange, petite banlieue de Toronto en Ontario, Canada, dans mon rêve, cela me paraissait tout naturel, j'avais le sentiment de connaître l'existence de cette ville-là et je me suis disais, pas de problème. 

Je suis à Gange. 

J'étais étrangement rassurée. Gange, c'est pas loin de Toronto, je ne suis pas aussi perdue que je croyais. Je vais pouvoir rentrer à Montréal avant la nuit.

Cependant, mes problèmes n'étaient pas résolus pour autant, car il me fallait trouver la gare d'autobus ou de train, et je ne savais pas où elle se trouvait. 

J'ai donc marché en suivant les rives du fleuve [un fleuve à Gange ?] en espérant rencontrer le downtown de l'endroit, là où se trouvent les gares d'autobus d'habitude, me disais-je chemin faisant.

Plus je marchais dans un interminable labyrinthe de rues bordées d'étroits et raboteux trottoirs à sens unique, plus je me sentais devenir stressée et fatiguée. 

J'ai marché, marché. Il a plu. Je n'avais pas de parapluie. L'eau me dégoulinait sur le front jusque dans les yeux et sur les joues mais je ne crois pas que je pleurais. Ensuite le soleil a troué les nuages et j'ai débouché sur une ruelle pleine d'enfants qui jouaient dehors.

Une petite fille a couru après moi et m'a serrée contre elle. J'éprouvai, autant que le plaisir de cet accueil bienheureux, une espèce de gêne ou de peur. Je craignais le regard des gens, cela ne me ressemble pas. Et s'ils allaient m'accuser de vouloir la kidnapper ? Elle avait la peau noire, elle brillait de joie avec plein de petites tresses dressées hirsutes en étoile autour de sa figure. Souriait à pleines dents, si blanches. Elle m'a parlé beaucoup [j'ai oublié ses mots]. Elle m'a ainsi amenée en jasant tout le long du chemin jusqu'à la gare en me tirant par la manche.

Il n'y a aucun autobus qui relie Gange à Montréal, m'a dit le monsieur au guichet. J'ai pris un billet pour Toronto-Montréal.

Après, la petite fille a dit dépêchons-nous, l'autobus est là au coin de la rue. J'ai couru. J'ai vu l'autobus obliquer vers la gauche et partir. Mais je n'étais plus inquiète, j'attendrais le suivant.

J'ai regardé à côté de moi. La petite fille avait disparu comme un nuage gris pâle ou un songe fleuri au beau milieu d'une tempête de neige en plein hiver.

fleur_fromoldbooks.jpg

Et je me suis réveillée, c'était le matin. Quel diable de rêve j'ai fait là. Il me hante déjà. Je suis mûre pour retourner en analyse, me dis-je en préparant le café.

J'y ai passé la journée.

haridwar.jpg

© Lionel TAÏEB : Route des Indes.net

Si je me souviens bien des théories psychanalytiques, les petits détails apparemment anodins d'un rêve seraient son contenu « latent », par opposition au contenu « manifeste », qui lui serait la partie réaliste et en quelque sorte l'histoire que l'on raconte, qui a l'air vraie, et à laquelle on cherche ordinairement une signification. Le contenu latent serait la partie purement créatrice du rêve, une sorte de bulle d'associations diverses, un pur rejeton issu de l'inconscient. Bref, la piste à suivre si on veut débusquer ce qui mijote dans la partie sombre de soi-même.

Mais je n'avais pas de temps à perdre en casse-tête et analyses concernant les émotions ressenties dans ce rêve non plus : pourquoi je m'étais perdue dans une banlieue perdue, pourquoi l'autobus ne m'avait pas attendue à Gange  et blablabla. J'ai donc fait ce que j'avais à faire cette journée-là en essayant de chasser ce rêve loin de mes neurones obsédés.

Peine perdue. Ce satané rêve m'est resté dans la pensée en forme de point d'interrogation. Et j'ai fini par me demander si la ville de Gange, en Ontario, existait vraiment. C'est fou.

J'ai donc tapé g-a-n-g-e sur g-o-o-g-l-e. En de fils en aiguilles, j'ai trouvé qu'il n'y avait pas de Gange en Ontario. Le reste, je le savais sans le savoir. C'était « le » GANGE. Le fleuve.

Ensuite j'ai décidé que j'écrirais ce rêve. Peut-être en apprendrai-je davantage ainsi. Ça arrive souvent. Et puis j'ai fait une autre recherche parce qu'il me fallait une photo du Gange, une belle ! Et celle pour laquelle j'ai craqué, sur cette page, a été prise à Haridwar [les hindous considèrent que le Gange surgit de l'Himalaya à cet endroit : Ghât de Har-ki-Pauri] par Lionel Taïeb. Je ne connaissais pas son site où il publie ses carnets de voyages et plein de photos. Pourquoi j'y ai été attirée, m'y suis arrêtée, on dira que c'est pour la photo qu'il m'a gentiment autorisée à publier sur cette page.

Mais je crois que c'est sans doute parce qu'il fallait que je lise, sans la chercher, cette parole apaisante : « Chacun cherche en lui sa route des Indes ».