49. oser la suite

De retour depuis quelques jours. Pas morte mais pas forte. Trop de longues routes parcourues en solitaire, trop d'émotions et de fatigues. Trop peu dormi et mal. Enfin, je me remets tranquillement d'une grippe que j'ai fini par attraper je ne sais trop où ni comment. Fièvre, courbatures et maux divers ont donc été mon sort durant les dernières soixante-douze heures.

J'ai fait ce que j'avais prévu dans mon dernier billet, sauf que je n'ai pas encore mis le verbe oser dans mon lexique because la grippe ou je ne sais quoi. Ce matin j'ai pris mon café au lait dehors au soleil et ensuite j'ai fait une petite tournée des jardins pour y découvrir plein de nouvelles plantes et de fleurs, dont la pétasite du Japon plantée l'été dernier et pour qui c'est la toute première floraison. Cadeau qui me fait un bien fou.

Et puis ma grande soeur n'est pas morte, finalement. Moi qui croyais, en me rendant là-bas, la voir mourir, je l'ai plutôt vue vivre passionnément ce qu'elle croyait être ses derniers jours, ses dernières heures. J'ai encore trop de projets m'a-t-elle dit. Elle s'accroche, arrache à son cancer une autre rémission.

Quand je suis arrivée, elle a pris mon visage et l'a approché tout près du sien, elle a caressé mes joues, mon front et mes cheveux en me disant comme tu es belle. J'ai pleuré en lui disant que je n'étais pas venue là pour pleurer et elle a dit mais non ce sont des larmes de joie. C'est quelqu'un de bien, l'aînée de mes soeurs. Une grande dame au coeur de lion. Elle m'a posé les questions auxquelles personne n'a de réponse. J'ai accueilli ses questions, répondu que je ne sais pas. Que personne ne peut savoir. Elle a parlé de sa peur. Elle veut vivre encore.

Autour d'elle, c'était la pagaille habituelle autour des mourants et malgré tout plein de tendresse et beaucoup d'amour. Nous nous sommes dit ce que nous avions à nous dire, elle et moi. Je l'ai écoutée, rassurée, nourrie, calmée, bercée, lavée juste avant qu'elle parte pour l'hôpital.

Et c'est au terme de deux journées de grandes souffrances que les médicaments ne soulageaient plus, c'est au moment où elle se résignait à expirer son dernier souffle que son corps a repris le dessus. Ils lui donnent maintenant les analgésiques par voie sous-cutanée, ce qui la rend un peu plus flottante et euphorique mais tout de même encore bien lucide et consciente. Elle ne meurt pas, elle vit et profite de ses dernières secondes, minutes, heures, journées et semaines (?) en paix. Entourée de sa famille et de ses amis. Il y a plein de monde autour d'elle et c'est ce qu'elle veut.

Ma soeur J. vit et vivra au chaud dans la petite maison de mon coeur. Je ne la reverrai pas. J'irai aux funérailles. Tout à l'heure j'ai repris mon journal et après j'ouvrirai mon manuscrit et reprendrai l'écriture là où je l'avais laissée.  

 

Pétasite du Japon

J'ai relu Cioran. Et Sontag, des passages de La maladie comme métaphore :

Mais lorsque le temps sera venu, personne ne voudra plus continuer à comparer ce qui est abominable à un cancer. Car l'intérêt de la métaphore réside précisément dans le fait qu'elle se réfère à une maladie envahie par la mystification, remplie de phantasmes de la fatalité à laquelle on n'échappe pas. Car nos idées sur le cancer et les métaphores que nous avons plaquées sur lui servent trop à convoyer les vastes insuffisances de notre culture, nos attitudes superficielles à l'égard de la mort, nos angoisses en matière de sentiment, nos réactions impatientes et insouciantes à l'égard de nos vrais « problèmes de croissance », notre incapacité à construire une société industrielle avancée qui règle convenablement la consommation, et nos peurs injustifiées devant le cours chaque jour plus violent de l'histoire. La métaphore du cancer deviendra périmée, je le prédis, bien longtemps avant que les problèmes qu'elle a su refléter avec tant de force de persuasion soient, eux, résolus.