48. oser ?

OSER. À première vue, c'est un tout petit verbe de quatre lettres. Et si ce n'était de son infinitif final, il ne resterait plus qu'un os. Un os à ronger tout petit tout petit.

Vous êtes quelques uns à m'écrire d'oser, d'oser écrire. Et moi je réponds à vos courriels pendant votre sommeil. Vous recevez les mots au petit matin. Vos lettres me font du bien. Vos paroles et vos présences de lecteurs bienveillants m'ont toujours fait du bien. Ce que vous m'écrivez, c'est important. Vital. Et privé, parce que vous n'aimez pas tous que nos échanges se fassent en public. Je respecte vos souhaits. Mais comme il s'agit d'oser écrire et puisque cela me concerne moi et ce journal, j'oserai déposer une partie de mes réactions ici. Je veux essayer, en tout cas.

Il y a des jours, j'ouvre dotclear et je clique sur « nouveau billet » dans l'interface d'édition du journal avec l'intention de faire une page et puis je referme tout ça et je repars sur la pointe des pieds. Toutes ces tentatives avortées, ces rencontres ratées, ça rime à quoi ? Je n'ose pas ? Il y a des matins, j'ai la tête en bouillie. Je deviens sauvage, comme certains d'entre vous qui se reconnaîtront. Je n'ose pas beaucoup non plus aller vers les autres, sauf mes enfants, et encore, pas trop souvent. Je fais ça pour donner tout mon temps à l'écriture du roman et parce que je ne veux pas « envahir » les autres avec mes questions sans réponses et mes légendaires angoisses. Parfois je songe que peut-être je cherche juste à me punir en me privant de contacts avec des êtres merveilleux. Que je ne vous mérite pas, tous. Peut-être.  Je m'isole, je me retire, je me retranche, je m'efface de la page dans le quotidien de ma trop grande maison de campagne, des fois je laisse passer jusqu'à trois ou quatre jours sans sortir, sans parler à qui que ce soit. Ah, vous aussi ? Je pense que finalement ce n'est pas trop bon, mais cela ne va pas durer toujours. Ça va changer quand j'aurai terminé ce roman qui me boit toute ma sève. 

Et je dois l'avouer, vous avez raison quand vous me dites d'écrire ici juste quand je ressens le besoin ; sauf qu'il se trouve que j'ai souvent besoin, envie, mais je n'ose pas. Quand vous me dites d'oser écrire, vous mettez le doigt sur le bobo. Sur ce qui me fait mal. Quand on gratte et gratte tout le temps la même gale, ça recommence tout le temps à saigner. Il faut, pour les guérir comme il faut, arrêter de gratter ses bobos. Juste écrire que c'est dur en ce moment, ça ne me tuera pas. Écrire ce roman me jette dans un état douloureux, c'est une souffrance et malgré tout je ne veux pas arrêter, je suis arrivée à un point où je ne me laisse et ne me laisserai pas le choix. Sauf que cette souffrance-là, je n'ose pas la déposer sur le web, ni trop y exposer mes véritables plaies à lécher, il en est à qui cela ferait trop plaisir. Et d'autres à qui cela ferait de la peine, ou inquiéterait. Mais tant pis. À ceux qui jouiront de mes tourments, je dis tant mieux, jouissez et réjouissez-vous pendant que c'est le temps, orgasmez tout votre soûl et tuez le veau gras pendant que la manne tombe, vous en avez le droit. Et aux autres je dis ne vous en faites pas trop pour moi, ça va aller.

En ce moment, je m'autorise et j'ose écrire ailleurs sans que cela soit lu au fur et à mesure comme avec le journal. Ce regard-là manque et c'est pourtant la voie que j'ai choisie. Il faut que je protège ce projet-là du journal, j'ai mis un mur entre les deux et je ne transgresserai pas cette ultime règle que je me suis donnée. Je travaille à un roman que je veux publier, je l'écris en pensant à ça, en m'adressant à ceux qui liront et pas seulement à moi comme première lectrice. Commencé comme une pure fiction, j'y ai mis peu à peu beaucoup d'éléments autobiographiques. C'est devenu un roman vrai, une autofiction et j'oserai poursuivre dans cette voie qui consiste à écrire « dans ce qui me fait mal » jour après jour. Je cherche à faire cracher aux mots, aux procédés littéraires et à la forme du récit lui-même tout ce qu'ils ont de meilleur afin que ce que j'ai à livrer soit compris et apprécié, que ça touche aux coeurs, aux corps et aux âmes. Il me reste cinq épisodes à travailler, les plus difficiles. J'aime les mots, l'écriture et la littérature et en même temps je les maudis. Ils mes font vivre et vibrer autant qu'ils me font peur. Alors oser écrire ? Oui. Parce que j'ose jour après jour, ça me fait peur, peur d'y laisser ma peau, de ne pas survivre à cette chirurgie dans le temps et la mémoire. Avant, sans le savoir, sans me l'avouer franchement, je fuyais ce magma intérieur, j'écrivais plein de bêtises et de banalités, pour échapper à qui ou quoi sinon moi-même.

Je ne devrais peut-être pas raconter tout cela ici. Surtout, que l'on n'ait pas peur pour moi, j'ai maintes fois rebondi à pire. Je vous aime. Chacun et chacune de vous m'êtes précieux comme lecteurs et amis. Ces jours-ci, ma soeur aînée se meurt d'un cancer alors qu'elle se croyait guérie, il y a quelques mois. Je n'ai pas encore trouvé la force d'aller la voir ni même celle de dire non, je n'irai pas. Je me sens tout à fait incapable de la voir mourir. Je sais que je fuis ça, aussi. J'ai peur. Mais j'irai. Demain je me lève, je m'habille et j'y vais. C'est loin mais je ferai l'aller retour la même journée. Et puis en revenant je mettrai le verbe OSER dans mon lexique pour journal inachevé.