58. déjà, le 2 septembre

Je n'écris pas souvent dans mon journal online. Ni dans mon journal papier, ces jours-ci. Je n'ai pas perdu l'intérêt pour ça, ce type d'écriture-là. Mais il se trouve au fond de moi quelque chose, une forme étrange, qui a commencé une mutation. Je ne peux que regarder arriver cela, en silence. Et accueillir. Laisser mûrir avant de transformer l'objet en mots et en images, le laisser grandir afin qu'il touche à sa vérité, qu'il entende sa propre voix dans le son le plus pur du terme si intimement relié au temps que tout cela me donne le vertige, saisie encore par cet écho et ne cherchant plus à fuir.

Ce mouvement intérieur, et extérieur, concerne mon rapport à l'écrit. Je ressens un profond changement, c'est déjà là, fort et vivant, et ça bouge. Mais quel qu'en soit l'aboutissement, je « sais » que cela ne m'éloignera pas du journal.

Je ne lis pas souvent ces temps-ci, mais beaucoup à la fois [héhé]. La dernière fois, j'arrivais à la moitié du chapitre « Autour de Madame Swann » ; c'est dire et je n'ai pas encore terminé À l'ombre des jeunes filles en fleurs. Titre dont le côté jardin me tue un peu plus chaque fois que j'y pense, chaque fois que j'imagine les jeunes filles fleuries plantées dans le gazon vert avec leurs petites ombrelles et leurs grands chapeaux. Je commence même à me demander si ce seul titre aurait ce pouvoir, m'empêcherait de finir le livre. La réponse est non, puisque le livre que je lis a pour titre À la recherche du temps perdu, et que ce roman n'est que le deuxième des sept du plus gros, édité par Gallimard dans la collection Quarto [1999], il s'agit d'une reprise de texte établi pour l'édition de la « Bibliothèque de la Pléiade ». J'aime Proust autant que je le hais. Alors je le lirai jusqu'à la lie. Déjà, le 2 septembre. Maudit que le temps passe vite.

C'est dimanche matin, il fait beau. Je passerai la journée dehors, je m'installerai sous les érables, dans la chaise longue turquoise, et je lirai en buvant du thé, et après je travaillerai, je continuerai à récolter les herbes et les légumes du jardin. J'écosserai les petits pois, transformerai les tomates et le basilic en sauces, congèlerai les haricots jaunes, couperai des bettes à carde pour le gratin de ce soir, accrocherai les premiers oignons à sécher, cueillerai les plus grosses carottes, les dernières framboises. Après, je couperai des fleurs pour en faire des bouquets, pour la maison. Mais avant de sortir, j'ai encore des choses à écrire. Ça fait un bout de temps que je songe à vous recopier certains passages que j'affectionne particulièrement dans Du côté de chez Swann, au début.

Vous ai-je dit que j'ai trouvé et adopté un autre chat ? Non. C'est un mâle brun assez foncé presque noir et tigré. Son nom est Swann, comme dans monsieur Swann, comme dans un amour de Swann. J'aime ce chat, il est tout à fait fou et tellement fin. Dans l'ordre, extraits de « Combray » :

C'est drôle, je pense très souvent à ma pauvre femme, mais je ne peux y penser beaucoup à la fois. Souvent, mais peu à la fois, comme le pauvre père Swann, était devenu une des phrases favorites de mon grand-père qui la prononçait à propos des choses les plus différentes.

Un peu plus loin :

Mais même au point de vue des choses les plus insignifiantes de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n'a qu'à aller prendre connaissance comme d'un cahier de charges ou d'un testament ; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres. Même l'acte si simple que nous appelons « voir une personne que nous connaissons », est en partie un acte intellectuel.

Et encore ceci :

La possibilité de telles heures ne renaîtra jamais pour moi. Mais depuis peu de temps, je recommence à très bien percevoir si je prête l'oreille, les sanglots que j'eus la force de contenir devant mon père et qui n'éclatèrent que quand je me retrouvai seul avec maman. En réalité ils n'ont jamais cessé ; et c'est seulement parce que la vie se tait maintenant davantage autour de moi que je les entends de nouveau, comme ce cloches de couvents que couvrent si bien les bruits de la ville pendant le jour qu'on les croirait arrêtées mais qui se remettent à sonner dans le silence du soir.

Et pour finir, un dernier :

Salut, amis ! nous disait-il en venant à notre rencontre. Vous êtes heureux d'habiter beaucoup ici ; demain il faudra que je rentre à Paris, dans ma niche.

Oh ! ajoutait-il, avec ce sourire doucement ironique et déçu, un peu distrait, qui lui était particulier, certes il y a dans ma maison toutes les choses inutiles. Il n'y manque que le nécessaire, un grand morceau de ciel comme ici. Tâchez de garder toujours un morceau de ciel comme celui-ci au-dessus de votre vie, petit garçon, ajoutait-il en se tournant vers moi. Vous avez une jolie âme, d'une qualité rare, une nature d'artiste, ne la laissez pas manquer de ce qu'il lui faut.

Et je nous en souhaite autant.