41. brûler

Enfin, la vie commence à bouger. J'ai eu des nouvelles de l'entrevue, et de la seule démarche que j'ai faite pour trouver du travail. On m'a offert un poste temporaire pour un remplacement à deux jours par semaine, tout près d'ici. Quelques mois seulement, enfin, quelque chose comme six ou huit mois, peut-être davantage.

Et je n'ai pas accepté, mais il y a plus d'une raison à cela. Trop long de tout expliquer en long et en large et dans tous les détails. Bref je veux demeurer travailleur autonome et ils s'obstinent à vouloir me mettre sur leur liste d'employés. J'avais dit plus jamais, je vais demeurer cohérente au moins dans cet aspect-là de mes choix.

La côté intéressant de la chose c'est que j'aurais eu beaucoup de temps pour moi, du temps pour écrire, lire, cultiver mon jardin. Cependant, le revenu aurait été insuffisant pour payer les factures de l'impôt, mais au moins j'aurais pu en payer une bonne partie. Même dans mes plus extravagants scénarios, je n'avais pas prévu ce dénouement qui me déroute.

Moi qui ne voulais pas décider, la situation me met au pied du mur. Évidemment, ça flatte l'égo et j'avais peut-être besoin de ça. Même si c'est tout à fait débile d'attacher quelque valeur au fait de décrocher un emploi quand on ne veut plus travailler, je me suis sentie soulagée et même contente d'avoir pu trouver du travail si vite, bien sûr. Rassurée aussi qu'un employeur veuille bien de moi. Par moments, à force de me voir à l'extérieur du monde du travail, je me considérais presque comme incompétente, et pas utile à grand chose. Ce qui n'est pas vrai. Pas besoin d'être un rouage dans le monde du travail pour se sentir exister, pour être quelqu'un.

Je m'étais pourtant convaincue que je pourrais facilement sacrifier une autre année et retourner travailler à Montréal, tout faire pour garder la maison. Mais j'avais laissé courir le contrat de courtage, la maison était toujours à vendre. J'attendais sans bouger. Pourquoi cet entêtement à ne pas décider ?

Heureusement qu'il a fallu attendre la réponse de cet employeur de par ici. Heureusement qu'ils ont mis du temps avec leurs comités de sélection et leur procédures compliquées, et une chance qu'ils n'étaient pas pressés, parce que sinon, il y a deux semaines, j'aurais eu cette réponse et j'aurais dit non et j'aurais vite couru à Montréal, décroché un contrat à quatre jours par semaine et je serais peut-être déjà en train de faire un travail qui me brûle corps et âme. Ce n'est pas de ce travail dont j'ai besoin pour réaliser ce que je veux réaliser et me réaliser moi-même, c'est d'argent. Triste à dire, triste à regarder en face, mais c'est la vérité.

Je découvre que j'étais encore une fois en mode fuite. J'ai réagi en me cachant. Et si je me suis cachée, si j'ai fui en disant « je ne décide pas, je laisse le hasard décider pour moi et blablabla », je suppose que c'était parce que je voulais reculer l'échéance le plus loin possible devant moi. Reculer le deuil de la maison, reculer l'échec de mon projet de vivre à la campagne entourée de mes livres et d'écrire en étant totalement libérée de toute préoccupation matérielle, affranchie des contingences du quotidien qui m'ont toujours empêchée de consacrer tout mon temps et mes énergies au seul travail que je veux désormais accepter et c'est de loin le moins facile.

Bon ok, ce projet-là a échoué, mon projet de vivre près du fleuve sur la terre de mes ancêtres a échoué, mais je pourrai en construire un autre. Me trouver un autre refuge aussi inspirant que celui-ci. Une maison plus petite, plus modeste, moins confortable. Sans savoir où. Sans savoir quand. Le point de départ étant la vente de ma maison en bois toute blanche. Et il n'y a toujours pas d'acheteur. Les quelques rares visiteurs l'adorent, mais ils ont tous une bonne raison de ne pas la vouloir à eux : trop chère, trop loin de la ville et des magasins, trop grande, etc.

Ce que je fuyais le plus, c'est le ne pas savoir, l'incertitude. Faut-il à ce point abandonner tout besoin de contrôle sur sa propre vie ?

Et si cet employeur me rappelait et me disait qu'il accepte de me confier ce boulot à titre de travailleur autonome, je dirais quoi ? Cela peut paraître fort contradictoire, mais là, ce matin, je crois que j'accepterais. Et la raison est simple : je suis fatiguée de déménager tout le temps. Fatiguée de partir. Fatiguée de fuir. Alors fatigue pour fatigue, autant se brûler un peu plus.

Non.

Il faut au contraire prier qu'ils refusent cette histoire de contrat et qu'ils ne me rappellent jamais. Prier pour ça. Sauf que je ne prie plus depuis belle lurette. Alors que faire ?

Je commence seulement à comprendre que ce que je fuis, c'est l'affirmation de ce que je suis. De qui je suis. Mon identité. L'identité c'est l'idée que l'on a de soi-même, de qui l'on est. C'est ce que l'on dit et fait en son propre nom.

Ne pas décider, c'est ça, c'est lâche, c'est refuser d'être soi. Refuser de dire je veux. Ou je ne veux pas. Ai-je le droit d'être lâche ?

Non.

Et puis assumer qui je suis avec dignité et intégrité, cela veut dire accepter ce qui va avec cette réalité-là de l'indépendance intellectuelle. Faire des choix difficiles, mais nécessaires. Supporter les situations précaires et le manque de confort et d'argent. L'incertitude.