130. orange

Et pourquoi pas une page orange. Quelqu'un voudrait-il bidouiller une nouvelle feuille de style pour moi ? Juste changer la couleur de fond ? Non? Mais je ne demande pas grand chose. Je ne demande pas de l'écrire pour moi, et même pas de la copier coller. Non ? Merci quand même. Je sais, orange, ça fait un peu cruel, et vous aurez peut-être mal aux yeux, on dit pourtant que l'orange est une couleur « gérontologique ». Promis, je ne vais pas récidiver, ça va être juste la couleur de la page 130 du volume 6 et pas une autre. Je veux marquer ce jour étrange d'une couleur spéciale. Je lis. Toujours Musil, et le reste du temps je légume et je fruits, je conserve, je congèle, je confiture et je cuits. Je sèche [des herbes].

Et même si je n'écris pas que je respire, pourrait-on croire que je ne respire pas, jamais. Que je ne prends jamais de pause pour rêver debout. Que je ne batifole pas. Que je n'école buissonnière pas. Que je ne fais pas de longues randonnées avec la jument Lady sur les berges du fleuve.

Et quand on lit, préfère-t-on se servir de son imagination ou recherche-t-on du tout cuit dans le bec. Mais encore et quand on écrit dans son journal en ligne, faut-il vraiment tout dire jusqu'aux moindres détails au risque d'exprimer le contraire si on s'en abstient ou encore évoquer l'absence du ne rien faire si on tait les innocentes trivialités du quotidien, je me le demande. Cogitons.

Quoi qu'il en soit, je. Je cueille, je lave, j'essore, je coupe et tranche, je plonge dans l'eau bouillante, je blanchis, je plonge ensuite dans l'eau glacé, je refroidis, je sors de l'eau, j'essore et je remplis des sachets en platique qui ferment avec des petites fermetures éclair en plastique, je fais le vide d'air, je glisse la glissière, je referme et je pose une étiquette : je porte le tout au congélateur. Je me lave les mains avant et après. J'écoute les oiseaux.

Il fait très humide, lourd de trop chaud. Le soir vers 8 heures, le temps frais explose d'un seul coup. Un vol d'hirondelles passe au-dessus de la maison en chantant des chansons d'oiseaux. J'allume un feu dehors, nous enfilons des vestes de laine. Je prépare à manger. Je bois du vin. Je rêve. Je discute jusqu'à trois heures du matin. Guimauves grillées et chocolat noir. Thé.

L'après-midi à Québec. Je stationne la voiture devant une maison pour les vieux. Je cours à la banque, je m'asseois dans le bureau d'une conseillère [je dis bonjour, je respire] et je signe des formulaires pour récupérer une petite somme placée en prévision des jours difficiles. La dame me demande ce que je fais depuis que j'habite « si loin de la ville » et je débale tout sur le roman en chantier : le titre, les personnages, l'histoire, tout [mais je ne lui dis pas que j'écris « sur » Internet, héhé].

Pourquoi je lui parle de ce roman-là à elle, une parfaite inconnue, et à personne d'autre avant ? Et pas au journal ? Je sais. Mais néanmoins mystère. Et je n'ai pas vu venir la grosse veine déferlante de la confidence. Le besoin, nouveau, de parler de l'écrit, je portais ça en moi comme l'éruption d'un volcan. Et une partie de ce que je raconte là, c'est ce qui s'était noué dans la transcription au clavier des derniers mots du chapitre quatre, et les noeuds se détachent au fur et à mesure que je raconte, je m'éberlue moi-même. Non, je ne l'ai pas vue arriver, la confidente.

La femme en tailleur orange écoute. Elle s'intéresse, elle questionne, sourit, et s'amuse. Et je parle. Puis je me tais. Elle donne sa carte, elle me demande de lui faire signe quand le livre sera publié. Elle dit j'aime votre histoire, je veux la lire. My god, mais qu'est-ce que j'ai fait là ? Je sors de la banque étourdie avec de ailes dans le dos et la faim. J'entre au Cochon dingue, sur le boulevard Sainte-Foy. Salade de saumon fumé. Thé glacé. Repos.

Je mange. Je lis le journal. Je règle l'addition [pfff, comme si j'allais partir sans payer]. Je repars. J'arrête à la gare d'autobus, je viens chercher Ilse, une jeune voyageuse proche que j'aime. Elle monte dans la voiture. Je conduis. Nous nous arrêtons à Montmagny faire le plein d'essence. $1.21 le litre, monsieur, c'est pas donné. Je fais pipi.