124. blanc ciel

J'ai bien travaillé aujourd'hui. En début de matinée, le ciel était encore tout abrié de blanc et puis le bleu s'est fait un trou rond par en haut et il a descendu, libérant le soleil et ses chaudes caresses. Mais il reste une bonne frange de nuages gris pâle sur le fleuve, signe que dame pluie n'est pas bien loin.

Bien qu'ayant lu jusqu'à deux heures du matin, — j'ai fini le premier volume de La Force des choses et j'ai pris une bonne provision de notes dans mon cahier. J'en jouis vraiment d'analyser ce long récit en le mettant en relation avec ma vie et mon rapport au monde et à l'écriture, et cela me permet de mesurer l'état de mes connaissances et ma compréhension de l'histoire sociale, politique et littéraire de cette époque [l'après-guerre et le début des années 50, les usa, le fascisme et la chasse aux sorcières, la peur du communisme et du nucléaire et la montée du féminisme, les rapports homme-femme, tout ça et bien d'autres choses] selon les points de vue exprimés par madame Simone de., — je me suis tout de même levée avant huit heures avec l'objectif de me discipliner au travail. Ce qui fut fait après un bol de café au lait et un bout de baguette grillée avec du beurre d'arachide et de la confiture d'abricots [séparément].

Hier en fin d'après midi j'ai cueilli mon premier panier de cerises et c'est sans rapport, mais peut-être que si, justement, avec une détresse soudaine et assez pénible qui a remonté de loin en repensant à mon histoire avec x, comme si je tombais dans un grand néant gris, et j'ai pu pleurer un peu. Je me suis dit qu'il ne me servirait à rien de me laisser emporter dans cette vieille et stérile tristesse et donc je me suis « enlignée » sur d'autres pensées, refusant une fois de plus de rester confondue avec des regrets et l'étonnement, toujours saignant à vif, de cette déchirure. J'ai cuisiné et puis j'ai regardé un bon vieux film : Citizen Kane.

J'ai travaillé deux heures à mon petit contrat de révision en avant-midi et puis j'ai passé l'aspirateur en haut et fait du rangement dans la grande armoire de ma chambre. Montréal et mes enfants me manquent et, pas facile, je n'ai pas vraiment le temps d'aller en ville. Et puis j'attends du monde, du beau monde pour une visite de quelques semaines, bientôt, et je veux que la maison soit toute propre et brillante.

Toujours plein de choses à faire pour faire marcher le moulin. Après le dîner il a fallu que j'aille à la banque et oh malheur, le guichet automatique ne m'a pas donné toute la somme que j'avais demandée tout en inscrivant le retrait dans mon compte, de sorte que j'ai dû faire une réclamation, c'est plutôt chiant vu que j'étais pressée, étant sortie juste pour chercher des sous et acheter une cartouche d'encre pour l'imprimante ; ça m'a fait perdre une vingtaine de minutes mais c'est tant pis, la caissière a été super gentille et elle m'a promis que tout serait réglé demain matin.

Au retour, j'ai imprimé les quatre premiers chapitres de mon manuscrit. J'ai décidé d'arrêter de le taper parce que je n'avance pas assez vite. Beaucoup de réflexion m'a permis de comprendre pourquoi : c'est que la mise en forme n'est pas finie. Ce que j'ai écrit pendant mes douze jours n'est qu'un brouillon, ce n'est pas « écrit » et donc comme je suis tentée d'étoffer des passages trop flous et mal dessinés, de corriger certaines incohérences en tapant, etc., ça prend un temps fou et en plus je perds le fil et je n'ai plus aucune vue d'ensemble à cause des modifications que j'insère ici et là et je finis par être écoeurée et avoir envie de tout jeter par la fenêtre ce que je ne ferai pas, bien entendu. Je vais donc tout reprendre depuis le début sur le papier avec une page blanche et recopier en mettant de l'ordre, phrase par phrase, feuille par feuille, chapitre par chapitre. Et j'ai pu commencer tout de suite après avoir terminé l'impression de mes pages tout à l'heure.

Maintenant, avec la méthode et la discipline que je me suis dessinées, je sais que mon travail va avancer à tire-d'aile. Mais il n'y a pas d'urgence, n'est-ce pas ?