107. encore les images

Je n'ai finalement pas fini le livre de Susan Sontag pendant mes vacances à la mer, tel que projeté. Il y a des livres dans lesquels j'aime me perdre longtemps, alors je traîne et retarde l'arrivée de la dernière page.

Je viens tout juste de refermer La douleur des autres, thèse sur la représentation de la douleur, qui me laisse plus que songeuse. J'ai beaucoup aimé retrouver Georges Bataille au chapitre six.

     L'un des grands théoriciens de l'érotisme, Georges Bataille, avait sur son bureau, et donc sous son regard tous les jours, une photographie prise en Chine, en 1910, d'un prisonnier subissant le « supplice des cent morceaux ». (Devenue légendaire, cette image est reproduite dans Les Larmes d'Éros, dernier live que Bataile publia de son vivant — en 1961.) « Ce cliché », écrit Bataille, « eut un rôle décisif dans ma vie. Je n'ai jamais cessé d'être obsédé par cette image de la douleur, à la fois extatique (?) et intolérable. » Contempler cette image, selon Bataille, induit à la fois la mortification des sentiments et la libération d'un savoir érotique habituellement proscrit — réaction complexe, que bien des gens trouveront sans doute peu crédible. [...]En tant qu'objets de contemplation, les images de l'atroce peuvent satisfaire plusieurs besoins. S'armer contre la faiblesse. Se faire plus sourd à la douleur. Reconnaître l'existence de ce qu'on ne peut amender en soi.
     Bataille ne dit pas qu'il prend plaisir à regarder ce supplice. Mais il dit qu'il peut imaginer l'extrême souffrance comme quelque chose qui, excédant la souffrance, prend la forme d'une sorte de transfiguration.

Je n'ai pas lu Les Larmes d'Éros. Je l'ai cherché à la petite librairie du quartier. Pas trouvé. Fouillant ensuite sur le web, je suis tombée sur désordre.net qui cite tout un passage de Bataille, incluant l'image du « supplice des cent morceaux ».

Découvert ensuite le musée Nicéphore Niépce de Chalon-sur-Saône et les 12 vue stéréo sur plaques de verre de l'Exécution chinoise, avec une étude, et des commentaires, dont :

Ces photos sont parvenues au musée Niépce pourvues d'une légende : « Exécution chinoise, Kouantcheou wan (pour Kouang-tcheou wan, c'est-à-dire Canton), 1908 ». Cette légende pose une série de problèmes. Il s'agit d'une exécution par lingchi : terme qui est communément rendu par « mort lente », bien que cette traduction soit fausse. L'expression étant intraduisible littéralement, il vaut mieux recourir au terme « démembrement », ou à la traduction d'expressions populaires comme : « supplice des huit couteaux », ou « des cent morceaux ».

Il y a donc plusieurs photos de ce même supplice extrême. Et au sujet de la transfiguration mentionnée par Sontag, Bataille écrit :

[...] je dicernai, dans la violence de cette image, une valeur infinie de renversement. À partir de cette violence — je ne puis, encore aujourd'hui, m'en proposer une autre plus folle, plus affreuse — je fus si renversé que j'accédai à l'extase. Mon propos est ici d'illustrer un lien fondamental : celui de l'extase religieuse et de l'érotisme — en particulier du sadisme. Du plus inavouable au plus élevé.