102. plume

deux pieds dans l'eau

Sur la plage, je finirai de lire ce livre en recopiant et annotant des extraits plus ou moins longs dont je veux me souvenir. Mes courtes et précieuses vacances tirent à leur fin. Sur la carte, je m'amuse à tracer le chemin du retour : reprendre la 102 A, puis la 102 et la 3 jusqu'à la 95 pour rejoindre la 201 à Fairfield, et ensuite suivre la 201 vers le nord jusqu'en Beauce et ensuite la 73 vers Québec et puis redescendre à Montréal par la 20.

La familiarité de certaines photographies structure notre sentiment du présent et du passé immédiat. Les photographies prescrivent des itinéraires de référence et servent de totems aux causes : le sentiment se cristallise plus volontiers autour d'une photographie qu'autour d'un slogan verbal. De même, les photographies favorisent l'édification – et la révision – de notre sentiment du passé lointain, de par les choix posthumes qu'engendre la circulation d'images jusqu'alors inconnues de nous. Les photographies que chacun reconnaît sont aujourd'hui un élément constitutif du choix des sociétés quant à ce qu'elles soumettent, ou déclarent soumettre, à leur réflexion. Les sociétés nomment ces objets de réflexion « souvenirs », ce qui est, à long terme, une fiction. Il n'y a pas, au sens strict, de mémoire collective – notion qui appartient à la même famille que celle de culpabilité collective. Ce qui existe, en revanche, c'est l'instruction collective.

[Susan Sontag : Devant la douleur des autres, au chap. 5]