90. une odeur de bois brûlé

Un jour je retrouve le blanc. Le lendemain je centre le texte sur la page. J'élimine les lignes rouges une par une. Il reste encore beaucoup à faire, les idées sont là, se pressent et me bousculent. Frustrée, je manque de disponibilité [temps et énergies physiques] pour interpréter avec des images ce qui bouillonne, la nouvelle présentation de la page du journal telle que je l'ai « vue ». Si je « m'écoutais », il n'y aurait que des mots ici, plus une seule image, plus une seule couleur à part le noir et le blanc. Et de la musique. Tout ça parce que j'ai ce travail qui me prend huit heures par jour et tout mon coeur. Je rentre le soir épuisée. Les soirs et les nuits et les samedis et les dimanches j'ajoute des mots et des pages à mon manuscrit, je griffonne et note ce qui me vient à la volée et à la main sur des vieux papiers de récupération écrits d'un côté, sur des serviettes de table, des coins de journaux, des cartes et après je pige là-dedans et je rédige « au propre », lire je tape ce qui est lisible, je tape jusqu'à la crampe entre les omoplates et dans les doigts, jusqu'à l'enflure des deux poignets. Et le reste de ce qui est incontournable de faire dans la vie et que je ne raconte pas dans ce journal quand on a un coeur, des amis et une famille. Fatigue normale. Saine. Besoin d'évasion, de recharger mes batteries et de faire du bien à ce corps. Et puisque rien ne m'empêche - parfois, quand j'en ai envie - de tout dire on ze web, j'ai commencé vendredi dernier à préparer une courte escapade à la mer pour une semaine avec I. et je ne pense qu'à ça. Et je crois que définitivement je préfère mes pages de journal en ligne sans rien d'autre dessus que des mots comme dans un livre, rien pour distraire de la lecture, un endroit pour rêver sans être sollicité par autre chose que l'immobilité nécessaire au voyage intérieur que commance la lecture. Ouf. C'est fou ce que je suis en train de découvrir. Mais je sais avoir déjà fait ce parcours-là avec les pages de Love & Writing et de Voyelle. Je finissais toujours par me retrouver avec des pages blanches. Et un jour l'envie me reprenais de les décorer. Me souvenir de ça et m'en tenir au blanc.

Je n'avais pas prévu de vacances cet été et voilà que l'opportunité de partir m'est arrivée par les généreuses mains des dieux du farniente qui veillent sur moi jour et nuit. J'entends le sable crisser sous mes pieds nus, je le sens glisser humide entre mes orteils le soir quand nous marcherons des kilomètres sous la pleine lune, je le vois s'infiltrer dans mon maillot quand je passerai des heures à lire sur la plage sous un grand parasol. Je savoure déjà les dîners sur les terrasses des restos où ils font cuire les homards dehors et les crevettes popcorn dans des grandes marmites les uns dans l'eau bouillante, les autres dans la friture et où la tradition est d'attendre son tour en prenant l'apéro sous les grands pins jusqu'à ce qu'ils crient votre nom écrit sur un petit papier en le massacrant et que vous ne l'entendez pas à cause du bruit des voix, de la musique, et qu'il est inintelligible, et tout. C'est la folle beauté sympathique et désordonnée des plages et des gens qui vivent sur la côte du Maine. Les petits déjeuners douillets à l'hôtel avec foyer dans la chambre et cette odeur de bois brûlé, et la porte patio qui donne directement sur les dunes. Et les bals sur la grève pour danser le samedi soir sous les lanternes en papier de soie multicolores. M'écouter je partirais tout de suite. Mais j'attendrai néanmoins bien sagement jeudi après-midi pour lever les voiles.

Je me donne comme objectif de terminer le nouvel habillage du journal avant de partir. Ferai-je une petite place dans mes bagages pour le portable ? J'hésite. Il a besoin d'un bon nettoyage et de passer une minutieuse inspection car je soupçonne un virus d'avoir commencé à me le grignoter tranquillement [encore une fois]. Sans compter que si je le laissais ici, ça ferait des vacances au journal.