82. pourquoi écrire un journal en ligne [3]

J'espère bien répondre à toutes les questions ce soir mais j'ai eu de la visite et j'ai commandé des mets chinois et on a mangé longtemps. Ma journaliste doit commencer à me trouver plus lente qu'un escargot. M'efforcer de faire court, clair et précis, donc. La canicule a repris ses droits et la maison est une vraie fournaise mais j'écrirai, puisque promis c'est promis.

Question : « Si je comprends bien, la différence entre « écrire un journal qu'on range cache sous son matelas », « écrire un journal dans l'idée de le faire publier en livre » et « écrire un journal on line », c'est l'interactivité ?

Réponse : Non. L'interactivité n'est qu'un aspect de la différence, ce n'est pas la principale différence, selon ma courte expérience de la chose. La différence majeure, celle qui influence davantage le travail écriture que l'interactivité, c'est le fait que le journal soit lu au fur et à mesure de son écriture. Même s'il n'y avait pas [et par périodes il n'y en a pas] d'échanges entre l'auteur du journal et le lecteur, le seul fait de donner à lire le journal à des inconnus, de savoir qu'il est lu change tout.

Par ailleurs, connaissant les choix des éditeurs qui se basent sur ce qu'ils supposent que les lecteurs veulent lire [sic], écrire un journal pour le publier en livre serait une pure perte de temps, alors je n'y pense même pas [because : le journal d'une femme inconnue ordinaire pas prostituée, pas victime de viol inceste torture folie sédition enlèvement et caetera, pas vedette de cinéma théâtre ni écrivain ni criminel célèbre et caetera, n'intéressera personne alors il n'a aucune chance d'être publié].

Question : « Vous avez pensé à l'auto édition ? »

Réponse : Non. Donc je continue. Écrire un journal pour le publier en livre ne me viendrait même pas à l'esprit. Mon journal papier ne sera jamais publié parce que ma volonté est de le garder pour moi et quand j'en aurai fini avec ça, je le brûlerai. J'ai déjà pris des dispositions pour qu'il soit brûlé si [jamais] je mourais. Mais tout le monde sait pertinemment que je ne mourrai jamais, alors un jour je sais que je le brûlerai moi-même ce journal, de la même façon que j'effacerai ligne par ligne le journal en ligne.

Où en étions-nous ? Toujours à cet hypothétique journal écrit avec l'idée d'en faire un livre. Tout le monde sait que le journal-livre ne peut être lu que lorsque l'auteur y a mis le point final. Le journal en ligne s'écrit une page [ou un jour] à la fois et il peut presque être lu en temps réel si vous arrivez sur la page au moment de sa mise en ligne. Cela revient à donner à lire un livre qui n'est pas terminé. Vous connaissez des éditeurs papier qui accepteraient de publier un livre une page à la fois ? Et pour le lecteur, c'est une lecture à petite dose, il ne peut jamais sauter à la dernière page... puisqu'elle n'est pas écrite.

Question : « Vous semblez dire que certains vous écrivent, vous envoient des cadeaux, qu'avec certains vous avez tissé des liens d'amitié, qu'avec d'autres vous vous êtes pris de bec ? »

Réponse : Je ne semble pas dire. Je dis. Il y a des rencontres, il y a des amitiés, des relations de toutes sortes et qui se vivent de différentes manières. Et puis l'amour aussi. Avec Jack, que je nommais très affectueusement « mon premier lecteur », je suis tombée en amour, et le journal a été témoin de cette rencontre encore très chère à mon coeur ; sans raconter au premier degré en ligne ce que nous vivions, j'ai publié quelques unes de nos lettres et surtout nos délires littéraires dans le Journal de Script [janvier 2001 à février 2002]. Et ensuite un autre amour avec un écrivain qui s'est glissé entre Jack et moi en janvier 2002, mais cela je n'ai pas voulu ou pu l'écrire dans le journal en ligne. Un peu après avoir commencé à m'écrire, cet homme a créé un blog/journal [il me disait qu'il avait besoin de moi pour revenir sur le net, et j'ai été là pour lui, c'était ok], mais je n'étais pas bien dans cette relation-là et ça a duré seulement quelques mois. Ensuite, un an plus tard et presque jour pour jour il a imprimé son blog page par page et un éditeur a accepté de faire de cela un livre [faux roman - vrai journal, ou l'inverse, quelque chose comme ça], de sorte que Annie Strohem [ou son squelette, une brève ébauche, la représentation qu'il en a fait] est devenue un personnage de papier. Je n'ai pas vraiment apprécié le procédé mais je l'ai laissé faire ce qu'il voulait parce que ça avait l'air d'être très important pour lui d'écrire un livre et puis il s'amusait bien avec son blog, et surtout il m'avait touchée, je n'avais lu qu'un seul de ses livres et c'est d'ailleurs à cause d'une citation de lui sur mon journal qu'il « m'avait trouvée » sur Internet. À cette époque-là de ma rupture avec Jack et avec l'écrivain célèbre qui a écrit un blog après avoir découvert mon journal, j'écrivais Épiphanie, le manuscrit d'un roman qui n'a pas et ne sera jamais publié et tout ce que je voulais c'était être libre et aimer et écrire, je ne me sentais pas aimée comme j'en avais besoin, j'ai opté pour la pratique d'une solitude sauvage et ses conséquences. Maintenant que le temps a passé, et que mon lecteur écrivain semble avoir enfin trouvé la femme de sa vie, je sais que je peux parler de tout cela sans faire de vagues ni générer de scandale puisque ça n'a plus aucune importance. De plus, je suis loin d'être la seule et la première auteur de journal en ligne pour qui le grand amour lecteur a fait toc toc toc dans un email après avoir lu son journal. Cela dit, certains couples réunis par un journal [ou deux] filent encore le parfait amour. Pas moi. Lorsque j'ai commencé à écrire ce journal sur Internet j'avais un vieil amant [marié et qui comblait tous mes désirs] et je ne cherchais surtout pas une aventure amoureuse ni même à me faire des amis puisque je ne savais pas comment me "cacher" de tous ceux que j'avais : j'écrivais mon mémoire de maîtrise en études littéraires, un premier roman [non publié lui aussi], et puis la vie ça occupait largement plus que tout mon temps.

Question : Savez-vous combien de lecteurs vous avez ?

Réponse : Non. Il y a des outils sur le serveur pour calculer les statistiques des visites, et le nombre de pages qui ont été consultées, je n'ose pas dire « lues », il y a des personnes qui visitent et qui lisent et d'autres non parce que même si des personnes [ou encore les robots des moteurs de recherche] visitent ce journal quotidiennement, on ne pourra jamais savoir combien il y a de lecteurs. Et cela ne me préoccupe pas beaucoup. Si je consulte les rapports statistiques, ils donnent comme moyennes quotidiennes pour le mois juin 2005 : 347 visites et 1224 pages. Ça ne veut pas dire grand chose. Avec un journal en ligne je ne peux pas refaire le monde. Si je réussis à toucher le coeur de quelqu'un et qu'un lecteur m'écrit [un mail ou un commentaire] pour me le dire, alors c'est « mission accomplie ».

Il se fait tard, et la chaleur humide de Montréal est telle que des petites gouttes d'eau sortent du bout de mes doigts et illuminent les touches du clavier. La vie, c'est aussi tremper deux heures dans une baignoire. À demain.