80. pourquoi écrire un journal en ligne [1]

Un ami qui a mis fin à son journal online me confiait très amèrement l'autre jour que le web n'est souvent rien de plus qu'une grosse et sale et archi-fausse vitrine en verre déformant qui un jour te donne de toi-même un reflet plus beau que nature et te propulse jusque dans les nues et le lendemain elle te démolit et tu perds toute confiance en toi ou pire encore elle te laisse tomber comme une vieille patate pourrie sur le parquet. Schlack. Je me suis retournée vers lui, incapable de lui dire qu'il exagérait. Et je l'ai pris dans mes bras. Je le comprends. Mais pour ma part, je ne laisse plus l'internet ou qui que ce soit me faire ça. Écrire - sur internet ou sur le papier, ne serait-ce pas tout simplement un malheureux et fort désir de contact, une tentative désespérée d'entrer en communication avec les autres, quand par la parole ou les gestes on ne peut pas. Et communiquer, c'est dur.

Écrire un journal en ligne n'est pas sans soulever plusieurs lourdes et insoutenables questions à leur auteur [et aux lecteurs qui y sont en quelque sorte associés] sans compter quelques points d'interrogation curieux et amusés à bon nombre de néophytes qui s'interrogent sur le pourquoi de leur existence, et se demandent qui sont ces gens et que font-ils donc dans la vraie vie, et tout le reste.

Je me posais les mêmes questions que cet ami, avec quelques variables, et d'autres plus folles, insidieuses et aberrantes, douloureuses, existentielles, bref des questions que je n'aurais jamais osé imaginer ont fait la manchette de ce journal quotidiennement depuis sa première page en septembre 2000 - en creux, bien évidemment, et parfois autrement - et je me doute bien que cela peut devenir intolérable, j'ai mis le point final quelques fois et chaque fois j'ai ouvert un autre cahier. Les auteurs de journaux en ligne n'ont souvent pas d'autre choix que de fermer boutique quand ils n'ont plus le désir de continuer ou lorsqu'ils se retrouvent acculés au pied du mur de leur vie privée devenue trop publique, ou vice-versa, ou tout simplement quand ils sont en bout de piste ou de souffle, et à court de questions ou de réponses.

Signe des temps ou hasard, j'ai reçu la semaine dernière par email des questions concernant ce journal. J'ai commencé à répondre et ensuite j'ai préféré déposer mes réflexions ici, dans ces pages parce que toutes ces choses me trottent dans la tête depuis que j'écris ce journal. Voici donc le début de cet échange avec ma journaliste, madame [...], du [...] littéraire, première page d'une courte série. Une bien modeste ébauche [je garde la version longue sur mon disque dur, tarabiscotée et pas montrable].

[email reçu le 26 juin 2005]

Ce qui m'amène : journaliste au [...], je prépare un article sur les blogs de création littéraire. Le vôtre a attiré mon attention, même si je peine un peu à me retrouver dans tous ces écrits !
Pourrais-je vous poser quelques questions sur cette pratique littéraire.
Pourquoi écrire son journal en ligne ? Et le roman dont vous parlez quelque part ?
Pouvez vous m'en dire un peu plus sur vous ? [...]

[ma réponse] :

Je vous remercie de votre intérêt pour ce journal - qui n'est pas un blog, au sens où je l'entends.

[Ajout : extrait de ma version longue et tarabiscotée : Ce journal en ligne n'est pas non plus « mon » journal que je publie sur internet, mais « un » journal en ligne et c'est tout à fait autre chose. Mon journal, j'ai toujours continué à l'écrire dans un cahier pour l'intime, ce que je gribouille pour moi et que je ne peux pas partager publiquement. Et d'autres carnets « papiers ». Ces différents projets n'ont pas les mêmes finalités et ils sont très différents sur plusieurs aspects.

L'aventure de ce journal en ligne a débuté bien avant le foisonnement délirant mais fort attachant des blogs [pour certains du moins], et je choisis tous les jours de continuer avec l'écriture du journal - que je préfère - même si cela peut sembler étrange, paradoxal, farfelu, téméraire, prétentieux ou tout à fait obsolète.

Je vous avoue n'avoir jamais répondu à ce genre de questions de journalistes ou d'étudiants qui font des recherches et des études sur le journal en ligne. Mon cher journal n'ayant aucune valeur marchande, ou de prix pour être plus précise, en quoi vaudrait-il la peine que des gens comme vous soient payés pour écrire des articles à son sujet, voulez-vous bien le dire ? Et si moi je veux lire votre article dans quelques semaines, je devrai acheter votre magazine. Drôle de monde que celui dans lequel nous vivons, n'est-il pas ?]

Vous me demandez : « Pourquoi écrire son journal en ligne ? » Grande question, et qui se rattache de très près au pourquoi écrire. Une fois cette question préalable tirée au clair chacun pour soi [pourquoi j'écris], écrire un journal en ligne en ce qui me concerne c'est d'abord et avant tout reconnaître la nécessité de l'évolution de l'écrit afin qu'il puisse se lire ailleurs que sur le traditionnel papier. Il s'agit peut-être de l'acte d'écriture le plus fou mis à part certains grands courants qui ont ébranlé la littérature. Qui donc reconnaît au journal en ligne la moindre valeur, ou à peu près, sauf ses lecteurs [et leur auteur, mais lui, il doute et c'est normal]. Phénomène fort étrange, n'est-il pas ? L'étrangeté en autant qu'elle inquiète et pique la curiosité m'intéresse. Mais assumer celle-là tous les jours n'est pas de tout repos.

Je pourrais vous répondre pourquoi pas. Vous répondre que j'écris un journal en ligne parce que j'aime cette activité, que cela me plaît et que c'est le plus merveilleux laboratoire d'écriture dont un écrivain puisse rêver à condition qu'il en définisse lui-même les tenants et aboutissants. Mais ce ne sont pas - et de loin - les seules raisons.

Écrire un journal en ligne c'est tout simplement écrire un journal [et donc avoir choisi de laisser vos écrits se couler dans cette forme-là plutôt que dans une autre], mais il s'agit en outre d'en élargir le sens et la fonction pour l'internet puisqu'il sera lu, et que c'est ce que vous vouliez [secrètement]. Et donc d'apprendre à écrire [autrement que dans le secret] pour porter cet objet qui parle du Je vers l'Autre, au lieu de le cacher sous un épais matelas.

Écrire un journal en ligne c'est écrire quotidiennement [si possible] et avoir des lecteurs. C'est savoir que si on écrit, qu'il s'agisse d'un journal ou de n'importe quoi d'autre, c'est un cri pour être lu, et ne pas se voiler le visage avec cette dure réalité-là. L'accepter. Et faire avec, autrement dit avoir des échanges avec ceux qui lisent et vous écrivent, et c'est s'enrichir de ces échanges entre donner et recevoir. Doser généreusement. Ou fermer la valve et se protéger. C'est très difficile, car à vouloir toujours être authentique et ne dire que la vérité, toute la vérité et rien que la vérité, on peut se fatiguer et déraper publiquement et que cela reste dans les mémoires. Il y a la vie intime, familiale et professionnelle, à protéger. Et puis il y a des avantages et des inconvénients à l'illusion de l'instantanéité, du live. Il y a le retour des lecteurs, les mails, les rencontres, les échanges, les liens privilégiés qui se font et puis se défont, certains plus forts. Et il y a des indésirables, des impertinents, des copieurs, des sales types, et des gens qui s'en fichent éperdument de vous, d'autres qui vous aiment à mort, des perles, des coeurs d'or, des amours, des amis vrais, des indifférents, ou bien des personnes qui vous détestent sans que vous sachiez pourquoi, qui vous tendent des petits pièges mesquins, d'autres qui vous envoient des lettres en papier avec des timbres dessus, des cartes portales qui viennent du bout du monde, avec des livres, des photos, des fleurs, des cadeaux, et vous leur postez vous aussi toutes ces choses, c'est ça aussi la vie... sur l'internet.

C'est tout cela écrire un journal en ligne : un travail d'écriture sans histoire et sans qualité, ça sort de vous sans intention précise, et le reste vous arrive en pleine gueule sans s'annoncer. Écrire un journal en ligne c'est prendre l'écriture très au sérieux et ne pas se prendre soi-même trop au sérieux, c'est vouloir faire un geste fou et gratuit et faire en sorte que vos écrits se projettent dans un espace que vous ne connaissez pas. Advienne que pourra. Écrire un journal en ligne c'est pour écrire. Explorer. C'est construire une oeuvre, un long projet fort complexe à plusieurs dimensions qui prend forme jour après jour par fragments et petits morceaux et accepter de ne pas accoucher d'un tout aux contours très bien tracés, accepter de rester dans l'indéfini et de ne jamais en connaître la fin. Tout en essayant plus ou moins de le comprendre et de l'analyser en même temps qu'il grandit ou se meurt.

Plusieurs pages de ce journal ont eu pour sujet et objet ce que je nomme « l'hygiène du journal online » - la mienne - et à ce chapitre je fais de nouvelles découvertes tous les jours. Par ailleurs, une autre dimension passionnante du journal en ligne est la question de cet autre langage, le html. Parce que les navigateurs ne lisent pas comme vous et moi, il faut apprendre à entourer la langue, déjà si difficile à faire parler pour arriver à se faire comprendre, avec des codes et des balises et donner une structure très technique aux pages mises en ligne sinon elles seront illisibles, mais cela est une autre histoire, celle de l'accessibilité du web, une grande question que j'aime et qui me tient beaucoup à coeur elle aussi. Si je regroupais toutes mes pages qui traitent de l'hygiène du journal online, j'en aurais bien suffisamment pour écrire un gros livre. Mais ce livre n'intéresserait sans doute personne ni même moi, vu que je ne l'ai pas encore lu.

Il se fait tard, et je vous laisserai là-dessus pour ce soir. Pardonnez ma grande volubilité.

Et pour ce qui concerne le roman, et moi, que voulez-vous savoir ?

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Je suis désolée pour la longueur de cette page. Difficile d'abréger ou de faire court avec un tel sujet. J'ai reçu un autre email de [...] avec des questions plus précises. Et ma journaliste a relevé quelques [douloureuses] contradictions. La suite demain.