78. il écrit un journal

Je n'ai pas avancé beaucoup dans le portrait de mon homme parce que j'ai manqué de temps. N'en croyez rien, c'est juste une fausse excuse. La vérité vraie, c'est que cet exercice de fouille intérieure pour donner corps à une personne, la visionner dans sa presque réalité, parce que je suis convaincue qu'Il existe quelque part sur cette terre, s'annonce pas mal plus difficile que je ne pensais.

Pour tout dire, hier soir, j'ai commencé à y réfléchir très sérieusement et je n'ai rien retenu de ce que j'ai trouvé parce que je n'arrêtais pas de penser à des types que j'ai connus, amants, grands amoureux ou compagnons de vie de courte ou moyenne durée, et je m'ingéniais mentalement à énumérer des : je ne veux pas qu'il soit comme ceci ou comme cela, et j'ai arrêté car je ne voulais pas dresser un portrait en négatif. Mon homme, je le veux en positif, en couleur, de plein pied et en trois dimensions. Pas un portrait en numérique super bien léché non plus, mais un portrait sur du beau papier photo avec un grain qu'on a envie de caresser longtemps.

J'ai tout de même voulu poursuivre mes efforts d'imagination avant de m'endormir, bien sagement allongée sur mon lit par-dessus la couette - par la fenêtre grande ouverte une douce brise me berçait et j'ai enfin réussi à focuser sur les qualités indispensables toujours à partir de ces hommes-là, des amours du passé, et j'ai dû cesser cette méthode également parce que 1) il me semblait que chacun de leurs atouts et qualités étaient sine qua non et je ne voulais pas trop en retenir, bien trop peur d'avoir un homme parfait sur/dans les bras, et 2) je voulais tout garder pour en faire un homme bon et qu'il ne lui manque rien d'essentiel. Diable. L'entreprise telle qu'elle se dessinait m'apparaissait impossible et j'ai compris, la tâche ne serait pas facile.

Et donc cela nous mène à aujourd'hui et il faisait très chaud et j'ai seulement travaillé sans trop me préoccuper mentalement d'autre chose. Je ne sais pas si ça vous arrive, mais sans chercher à y penser, la construction intérieure de mon homme cherchait à continuer à se faire sans moi et le pire du pire, je ne trouvais rien. Si au moins j'avais pu y rêver la nuit dernière me disai-je, j'aurais peut-être un début de commencement.

Et puis tout à l'heure, je me trouvais à la Papaye verte où je me suis invitée à dîner - trop chaud, pas envie de cuisiner - et je mangeais tranquillement des rouleaux printaniers végétariens accompagnés d'un vin blanc très frais que je n'avais encore jamais goûté, du Etchart, un Chardonnay d'Argentine, je lisais le livre de Sontag, devant la douleur des autres et j'avais apporté un petit carnet mais je n'ai pas écrit parce que ce livre est terrible, et puis la mine de ce crayon hb s'est cassée et je n'avais pas de stylo dans mon sac, et alors j'ai eu le premier flash important. Je l'ai vu. Pas lui, mais une image possible de lui. Un bel homme est arrivé avec un jeune couple [son fils et la fiancée ?], il ressemblait à un anglais [ou Irlandais, très nordique] que j'avais rencontré quand je suis allée à Paris toute seule la première fois, j'étais donc toute seule et je dînais quelque part près de la Seine et il y avait là un homme grand et assez beau, brun roux avec les yeux vert sombre, les tempes grises, assis tout seul à une table, et il avait un livre, un grand carnet, plutôt un épais cahier noir [du même format que les miens] avec une plume, et il faisait des pauses en mangeant pour lire ou écrire un peu, très relax, comme porteur d'une immense fatigue, et triste aussi, il regardait partout, attentif et concentré, avec une tendresse dans les mains. Il portait une veste de tweed et une chemise rose pâle avec une cravate horrible, et j'avais pensé c'est pas grave, cet homme qui lit et écrit en mangeant, j'aimerais que ce soit lui l'homme de ma vie, ou un comme lui. C'était au mois de juin. Bien sûr, j'avais mon livre et mon carnet et j'ai dîné seule sans oser lui adresser la parole de toute manière je n'avais pas envie de lui parler, seulement être heureuse de l'avoir regardé et je suis partie en espérant qu'il ne se soit pas rendu compte que je l'avais observé et surtout que j'avais écrit tout cela dans mon cahier noir. Voilà, je suis contente de ma première journée, j'ai enfin les premiers éléments et c'est peut-être le plus important. Mon homme écrit un journal et il lit. Il mange tout seul au restaurant, et comme moi il aime Paris et mange du lapin à la moutarde [c'était le menu de ce soir-là], et il aime être seul, mais pas tout le temps.

Malgré ma pessimiste introduction, et si je relis cette page, je suis forcée d'admettre que j'ai bien avancé. Je ne veux pas me presser, laisser venir à moi les images à partir du hasard ou du néant. Cet homme je le veux plus beau et plus grand que nature, mais surtout pas parfait, ni qui rêverait de le devenir, ni qui chercherait à me faire croire qu'il l'est. En voilà un que j'aurai bien mérité. Bonne nouvelle, il est 21:48h et il pleut.

Si tu savais comme je t'attends
Je t'attends, je t'attends tout l'temps
Je voulais te dire que je t'attends