264. discipline

Une chose – parmi tant d'autres –, ne cesse de me captiver tant elle est faite de légèreté et d'inconsistance. Quelque chose en forme d'étoile comme le va-et-vient du coeur et les désirs d'amour qui surgissent et se retirent, un peu comme le mouvement des vagues. Leur mouvance parfois lente, parfois pressée. Souvent immédiate. L'urgence d'aimer. De s'attacher. Ce fébrile moment présent qui se veut permanent, durable. On se dit qu'on a pas d'autre choix que de vivre, d'entrer dedans. Ou d'en sortir quand il faut sauver sa peau. S'ancrer dans la discipline d'une continuité. Construire du lent.

Je me lève ce matin, je pars sur les routes dans ma petite voiture noire. Gros contrat qui me bouffe trop de temps et pour encore quelques mois. Travail aimé, choisi. Les grands vents se lèvent aussi, comme chaque automne, à brasser tout ce qui bouge. En principe, rien d'étrangement surprenant. Se laisser couler dedans. Laisser se refroidir la température et se changer le temps de soi-même. Jusqu'à nous faire sortir nos plumages, nos lainages et fourrures, pour nous donner en spectacle le tourbillonnement et l'échappée fabuleuse des feuilles colorées de toutes leurs chaudes couleurs à force de perdre leur vie. Jusqu'à bientôt geler et résister à l'envie folle de se liquéfier avec les eaux du fleuve pour lutter avec elles contre l'envahissement des gros blocs de glace.

Toujours est-il que ce matin, à neuf heures moins vingt, sur le boulevard Rosemont au coin de Pie IX, je me suis retrouvée face à moi-même, sans masque. Sans fioritures. Et que tout d'un coup j'ai vu en gros plan et en couleur le côté noir de ma solitude pourtant choisie, assumée, et néanmoins légèrement teintée d'une certaine peine de ne faire aucun effort pour y changer quoi que ce soit, et à me sentir un peu misérable et égoïste [?] pour n'avoir donné de vraie grande place à personne récemment [lire : à un homme] dans ma vie pour partager tant de beautés, tourner la tête vers lui tous les matins et voir dans ses yeux le « comme tout cela est bon » avec toi.

En amour, je n'ai jamais vraiment eu de chance. Pas vraiment en tout cas. Et pourtant je n'ai aucun regrets. J'ai aimé, été aimée. Pas toujours pour les bonnes raisons. Mais ce n'est pas grave. Les amours que je n'ai pas tout fait pour garder, c'est parce que je n'étais pas heureuse et en paix avec ce qui m'a fait prendre racine dans cette vie. Alors je les ai laissé aller. Par devoir de fidélité à moi-même en ce que je porte d'espérances, en quelque sorte. Les choix que j'ai fait, et même ceux, indirects, qui s'opéraient en remettant à l'autre la décision et le moment de la rupture, furent et seront toujours les meilleurs pour toutes les parties concernées. Et puis j'ai connu quelques ruptures réflexes. Les réflexes existent pour nous protéger. Discipline, disons.