216. au-delà de la réparation

Serge Doubrovsky raconte dans l'un de ses romans avoir rencontré l'écrivain américain d'origine polonaise Jerzy Kosinski, qui s'est suicidé, comme presque tous les auteurs que je lis ces temps-ci. Si je laisse mes lectures m'attirer sur ce terrain mouvant, c'est que le phénomène me fascine et m'épate depuis que je sais lire et alors j'y reviens toujours comme l'âne qui tourne autour de son piquet. Croire que le suicide des écrivains servirait peut-être à témoigner que le monde est au-delà de la réparation est fort tentant. Personne ne s'est gêné pour accuser Kosinski de mensonge et de plagiat. Tous les moyens dégueulasses sont bons quand il s'agit de blesser, dénoncer, torturer ceux qui ont le courage ou la témérité d'écrire au je.

Et sur l'autofiction comme genre, Doubrovsky a noté : « le récit le plus véridique ne peut s'empêcher d'être roman, si j'écris sur moi, j'en deviens fictif, l'embaumement dans les bandelettes de l'écriture recèle une momie, un pieux assassinat, il faut bien, pour se défendre, les morts, si on ne les tue pas, vous tuent,... » et « pour demeurer en mémoire je suis devenu mon propre mémorialiste, je récupère tout ce que je peux rattraper, je ramasse toutes mes miettes, de livre en livre j'ai refabriqué ma vie, j'en ai fait de vrais romans qui sont aussi des romans vrais, marque de fabrique, j'ai appelé ce produit l'autofiction, le mot, d'abord rejeté, à présent on l'adopte, il désigne au-delà de mes écrits toute une série d'oeuvres de ce temps, l'entreprise autofictive prospère, ça marche, le malheur, ça ne va pas,... » [in Laissé pour conte]

Dans un autre de ses livres Doubrovsky rapporte que Kosinski s'intéressait aux lettres de suicide et qu'il avait enseigné à l'université de Yale un cours là-dessus : il comparait les vraies lettres, tirées des archives de la police, et les fausses, dans les romans. Intéressant projet, j'espère que quelqu'un l'a repris et poursuivi quelque part sur cette planète avant qu'elle ne se décompose. La lettre de suicide de Kosinski n'aurait pas été rendue publique. C'est dommage, Doubrovsky dixit.

Impudique et charognard quand venait le temps de creuser sa vie pour y puiser des matériaux à faire ses livres, il écrit, et je cite : « Si j'avais su qu'il [Kosinski] se suiciderait plus tard avec un sac en plastique autour de la tête dans sa baignoire, c'aurait été passionnant, nous aurions pu discuter techniques, avantages et inconvénients des méthodes d'expédition ad patres. Je ne savais pas. Lui déjà savait. » [in L'après-vivre]

Mon incursion dans les oeuvres de Serge Doubrovsky, par ordre chronologique de leur entrée en scène dans ma vie, entre 1989 et 1999 :

  1. Le livre brisé, roman, Grasset, 1989.
  2. Fils, Galilée, 1977.
  3. Un amour de soi, Hachette-Littérature, 1982.
  4. La vie l'instant, Balland, 1985.
  5. Autobiographiques : de Corneille à Sartre, PUF, 1988.
  6. Corneille ou la Dialectique du héros, Gallimard, 1964.
  7. La Place de la madeleine : Écriture et fantasme chez Proust, Mercure de France, 1974.
  8. Parcours critique, Galilée, 1980.
  9. L'après-vivre, roman, Grasset, 1994.
  10. Laissé pour conte, Grasset, 1999.

Elles y occupent encore et toujours une place de choix. Y compris dans le désordre de ma bibliothèque.