201. memoria

Impossible pour moi d'oublier les titres des livres que je lis, pas besoin de les noter pour ça, ni les noms des auteurs, ni les tables de multiplication, les capitales, les noms des muscles, et des nerfs, et des tendons et ligaments, et des os, gros et petits, en français et en latin, et les noms des fleurs aussi, c'est pareil, mais surtout l'anatomie, avec l'emplacement précis de l'insertion de chacun des tendons sur les os, et le nom des vaisseaux, veines et artères et artérioles et capillaires, et leurs précieuses anostomoses de toutes sortes et le fonctionnement très précis de la circulation sanguine et des masses musculaires, et la respiration, le système nerveux. Les noms des maladies et des symptomes, des déficiences et handicaps, et tant d'autres choses dont je n'ai jamais eu envie de discuter ici.

Pourtant je persiste à dire que je n'ai aucune mémoire. Et que je suis née sans mémoire aucune pour les choses moches et tristes qui ont pu m'arriver, à moi. Mais pas aux autres. Pour ce qui arrive ailleurs, au monde, à la terre entière, ce qui blesse et détruit, pour tout ce qui concerne le corps et la vie, ma mémoire devient maniaque et réglée comme une machine et elle enregistre tout. Pour ce qui m'écorcherait, pas de rancunes. Ni ressentiments. Je sais que je suis forte, que je peux encaisser. Je laisse glisser. Plus loin que le pardon, il y a l'oubli complet. Sinon l'indifférence.

Bref, je n'ai aucune mémoire. Mais il m'a fait remarquer que non, au contraire, il a dit tu retiens trop toujours tout ma douce. Je sais. Trop tout. Il y a des choses et des personnes qu'il vaut mieux oublier. Mais pas toi voyons, je ne t'oublierai pas toi, jamais, je lui ai dit.

Encore les jamais et les toujours. J'aurai besoin d'une grande discipline pour rayer ces mots de mon vocabulaire. En perdre jusqu'à la mémoire de leur existence. Je ne veux pas oublier, pas oublier l'hystérie. La tragédie, féminine, insupportable et pourtant nécessaire. Glorieuse. La nuit en robe noire, moulante. Le vent chaud qui traverse le jardin, le boyau jaune pour arroser les plantes mortes de soif et les étés torrides avec les roses roses qui me tombent sur la tête, de la fenêtre. Coupées par votre fine main blanche. Et tant d'autres saveurs aux mystères tendus. Ma tête au creux de votre bras, le dos étendu sur un grand lit blanc et bleu. Ni oublier la main dans la sienne sur le pont de Arts. Il existe plusieurs façon de sauver la vie.

Je n'ai pas oublié la Crimée. Je n'oublie pas le voyage à Yalta. Je suis persuadée qu'à un certain moment de notre vie, quand on réussit enfin à se centrer sur ce qui est nécessaire, le strict nécessaire, ça va, ce jour-là on se sent plus calme en dedans, dégagé et tranquille, et pas écartelé entre les conflits ou miné par les petites peines et misères, et tout se passe comme si ce sentiment-là de s'élever très haut au-dessus de soi et de ressentir une grande force intérieure, devenait palpable, ou perceptible, pour les autres. Du dehors. carré rouge