148. pour lutter contre la grande noirceur

...une seule solution, continuer de recopier mon journal papier. Terminer l'épisode Pavese, donc.

Toujours le 15 mars 1998, le soir.

5 décembre 1937 : Abandons, transports, enfants, dévouements, confidences : ce sont des symboles individuels d'où l'air – la mystique pénétration de l'autre – est toujours exclu. Il y a en somme entre ces symboles et la réalité le même rapport qu'entre les mots et les choses. Il faut être assez adroit pour leur prêter une signification sans les prendre pour la vraie substance. Laquelle est la solitude de chacun, froide et immobile.

Page 106. J'arrive à l'année 1938. La lecture est ardue, difficile. Malgré tout, j'ai décidé d'aller jusqu'au bout. Le propos est triste, mais lucide.

Page 112. La difficulté de commettre le suicide réside en ceci : c'est un acte d'ambition que l'on ne peut commettre que lorsqu'on a dépassé toute ambition. Suivent des pages et des pages sur la misogynie. Au moins, lui, il l'admet.

Page 150, 22 juillet 1938 : Une fois écrite la première ligne d'un récit, tout est déjà choisi, le style, le ton et la tournure des événements.
Étant donné la première ligne, c'est une question de patience : tout le reste doit et peut en sortir.

Manger une soupe et puis finir ce livre. Plus je tourne les pages, plus je survole, courtise le texte, et puis je m'arrête et je plonge. Je saute par-dessus les ressassements, les répétions, les états d'âmes. Mais de quoi je me plains, c'est un journal intime, non ? Et c'est ça un journal : répétitif, tournant en rond, évoluant doucement comme la vie du jour qui passe. Peut-être que s'ils ne l'avaient pas amputé de sa dimension véritablement intime, je collerais davantage au texte. J'essaierai donc de lire entre les lignes, de mieux me concentrer. Pour la suite.

10 novembre 1938 : La littérature est une défense contre les offenses de la vie. Elle lui dit : « Tu ne me couillonnes pas ; je sais comment tu te comportes, je te suis et je te prévois, je m'amuse même à te voir faire, et je te vole ton secret en te composant en d'adroites constructions qui arrêtent ton flux. »

30 novembre : I) Faire une nouvelle comporte deux temps. Il y a une eau qui se trouble, il y a des gestes violents, des sursauts, de l'écume ; puis il y a un calme, une passivité, l'eau qui tremble, s'immobilise, s'éclaircit, et tout transparaîtra imprévu. Voici le fond et le ciel immobiles.
La nouvelle est arrivée posiblement de tout mouvement et de toute impureté. Se rappeler cela : elle est arrivée paisiblement.
II) Ainsi naît une nouvelle : l'eau agitée s'éclaircit en tremblant et s'immobilise.
I) et II) sont les deux temps : I) trouble et agité ; II) serein.