74. notes tardives

On peut toujours crier dehors au coin des rues jusqu'aux heures où personne n'écoute plus. On peut toujours écrire quand plus personne ne vous lit. Il n'y a pas d'amour sans histoire. On peut toujours vivre avec l'envie folle de marcher sur les chemins du coeur et de mourir d'amour. Il n'y a pas d'histoire sans désir. Une fois j'ai vu le commencement d'un récit, de quoi faire un livre, et le livre s'est terminé avant de commencer.

Je ne me souviens plus lequel de nous trois avait parlé de la mort. Et de la mort en faisant l'amour. Et j'avais dit que pour moi, ça serait la mort idéale, la plus belle, celle que j'aimerais, si je meurs un jour. Mais était-ce avant ou après que Karl ait raconté l'histoire de quelqu'un, j'ai oublié son nom, qui était couché dans son lit et sa femme était couchée à côté de lui et puis elle est morte. Tout d'un coup il l'a regardée et elle était morte et un instant avant elle était vivante. Je crois lui avoir demandé s'ils avaient fait l'amour juste avant et je ne me souviens pas de la réponse. Mais je ne suis pas certaine d'avoir posé la question.

Karl racontait cette histoire-là et nous étions à l'Impérial Café avec Steph et c'était au début du mois de mai cette année et il racontait en anglais et j'écoutais, et c'était comme si le temps s'était suspendu autour de l'histoire, et j'avais senti très nettement que les trois esprits se rejoignaient sur le même point x et se mettaient à voyager à partir de la mort de cette femme.

Et donc j'ai tout de suite pensé à ce film, j'ai oublié le titre, et à mon tour j'ai raconté une histoire, cette scène d'un film qui m'avait fascinée. Dans ce film une femme très jeune et très belle mais assez pauvre se marie avec un type très riche et vieux qu'elle ne connaît pas, une sorte de mariage arrangé par la famille. Et cette fille, c'était la première fois qu'elle faisait l'amour et ça se passait au tout début du film, on voyait la cérémonie du mariage et la réception et le mari l'avait amenée dans la salle de bain et tout de suite basculée par terre, et là, sur le plancher près de la baignoire, il s'était allongé sur elle de tout son long et il l'avait prise. Le mari lui avait fait l'amour et très vite, il avait joui. On voyait les petits soubresauts du corps et en même temps, au même moment, il s'était immobilisé complètement. Il était mort en elle, ce qui fait qu'elle était restée là bêtement, couchée sur le dos, avec ce grand corps d'homme abattu sur elle. Elle ne devait pas trop savoir s'il dormait ou quoi et elle ne devait pas aimer ça, et je me demande à quel moment elle a su qu'il était mort et non pas simplement endormi et elle n'a pas attendu très longtemps, elle l'a poussé sur le côté et puis elle est sortie de la salle de bain. C'était pendant la noce. Et je n'arrive pas à me souvenir de quel film il s'agit. J'aimerais le revoir. C'était l'histoire d'une femme qui se marie plusieurs fois avec des hommes qui meurent très vite au lit, comme si elle les faisait exploser de l'intérieur, sploush.

On avait un peu discuté de tout ça à l'Impérial Café et dans l'hypothèse d'écrire des histoires comme ça dans un roman, nous nous sommes demandé s'il valait mieux que la femme sache ou ne sache pas que l'homme est mort au moment où elle sort de la chambre et finalement nous avons opté pour un compromis : la femme souffrirait d'une sorte de dédoublement de la personnalité, ce qui fait que l'une d'elle saurait que l'homme est mort, et l'autre pas. Sauf que le dédoublement de la personnalité, cela n'existe pas en psychologie. Semble-t-il.