62. maelstrom

Je marchais sur le pont avec E. Emmitouflées dans nos longues vestes d'hiver en duvet dont les capuchons bordés de loup rabaissés jusqu'aux yeux nous protégeaient des vents du large, nous profitions du beau soleil et de l'air glacé en discutant. En bas, dans les eaux du fleuve, ça tourbillonnait vert bleu noir, avec du blanc, c'était étourdissant.

Elle a commencé à me poser des questions à propos de H. Je riais peut-être un peu trop fort en clamant que je m'en fichais complètement, et que ses tentatives de séduction et de re-séduction, me laissaient indifférente. J'argumentais : 1) que ses provocations patentées me semblaient tellement puériles, c'était trop, et gros comme des maisons ; 2) que toutes ses immondes flatteries et tout, je n'y croyais pas parce que ça sonnait archi faux et que ça me donnait juste envie de rire ou de fuir ; et que 3) après tout je m'en fichais [bis].

— Ne sois pas comme ça, m'a-t-elle lancé, méfie-toi. Un jour tu verras, tu devras prendre un peu au sérieux toute l'énergie qu'il déploie pour arriver jusqu'à toi ma belle. Et tu te retrouveras prise dans ses filets une fois de plus. Cet homme te fait la cour, peut-être fort maladroitement, mais il est blessé, et il est fou de toi. Crois-moi, [ici je lui ai coupé la parole : — et alors ? ...E. ne m'a pas laissée l'interrompre et elle a continué] je pense que, loin d'être aussi indifférente que tu veux le croire, ou me le laisser croire, tu lui accordes beaucoup trop d'importance et - par le fait même - de pouvoir sur toi.

J'ai éclaté de rire mais c'était pour le plaisir [pour voir la vapeur sortir de moi, avec ce froid, et jouer au dragon] : — Du pouvoir ? Mais non. Les relations amoureuses, même quand elles ne sont que des embryons d'amour, n'ont rien à voir avec le pouvoir. Je ne dois pas être comme tout le monde, mais tout ce qui concerne l'amour est pour moi dans le monde de l'anti-pouvoir. Tu vois ? Et puis, je n'en sais rien. J'ai toujours pensé que l'amour vrai procède du don, qu'il sort du coeur [du corps] spontanément et sans calcul et donc qu'il n'a rien à voir avec la possession et le contrôle, et surtout, qu'il n'a jamais au grand jamais pour but d'asservir et de domestiquer [dominer]. Et je veux continuer de croire que si l'amour n'est pas gratuit, que s'il n'est pas un grand élan intérieur déraisonnable poussé par le désir de faire du bien seulement du bien et tout donner, de laisser l'autre libre de vivre comme il l'entend, eh bien je n'y crois pas. Sache que les relations basées sur du pouvoir, ou du contrôle, ou celles qui veulent faire mal et écraser [c'est pareil] sont pourries à la base. Alors c'est pas la peine. Et si H. veut essayer de me mener en bateau, me dominer et me flatter dans le sens du poil et dans tous les sens pour arriver à ses fins, il est libre de le faire, mais il perd son temps et c'est un imbécile, comme X% des types que je rencontre, c'est un imbécile, et je n'y peux rien. Et toi non plus.