300. in the air

Au-dessus de Terre-Neuve. Il fait déjà noir. J'ai plutôt chaud, alors qu'il n'y a pas dix minutes, je grelottais. Un drôle d'oiseau cogne avec son gros bec sur la vitre du hublot. Dans l'avion, les passagers se sont transformés en poissons, crustacés, éponges bleues et rouges, et en curieux petits coquillages marins avec des yeux affolés. L'eau est bleue, et ils flottent. Ils font des bulles pleines de fumée, et alors l'avion se met à tanguer dangereusement. Une de ces bulles plus grosse que les autres éclate, accouchant ainsi d'un être de forme humaine mais tout en caoutchouc. En fait, c'est un homme avec un corps d'homme, mais avec la tête et le cou en caoutchouc. Y a-t-il un psy dans l'avion ? Ça délire sur le 12K.

Ils nous ont servi des pâtes. Avec du vin rouge. Mon voisin le parisien est très gentil. Il me drague en douce et bouge les jambes. Il a des yeux de velours noir et des grandes mains. Il écrit sur son portabe. Entente tacite, l'un ne demande pas à l'autre ce qu'il fait. Ni son nom. Anonymat. Sourires, yeux doux. Après le deuxième verre de vin, la tête commence à tourner. J'évite le thé et le café comme si c'était la peste bubonique ou le typhus murin. Cette chose qui pue. Un bébé se libère dans sa couche et la maman s'active. L'avion se remplit d'une prenante odeur qui monte à la tête. Voilà que l'agent de bord en caoutchouc passe avec sa bouteille de pouch pouch qui sent la lavande chimique. Et si elle lui explosait au nez, sa bouteille ? Les poissons sirotent encore l'eau de vaisselle sucrée qui les empêchera de dormir et les verra se lever tous en même temps pour aller au toilette.

Bientôt neuf heures. Trois heures du matin en France. Je vole. Je ne pourrai pas écrire très longtemps. Ni ce que je veux. La batterie n'a de jus que pour deux heures. Il en reste combien ? Aucune idée. Il fait noir tout d'un coup. Ils ont éteint toutes les lumières. Turbulences, un peu. J'aime écrire dans le noir dans l'avion. Ce n'était pas prémédité. C'est enfin le match presque parfait entre le moment vécu et l'acte, la coïncidence vie-écriture. Avec cette douce ivresse qui commence à m'envoler. Juste un peu peur que le type devant moi ne baisse le dossier de son siège un peu brusquement, ce qui aurait pour effet de refermer l'écran sur mes doigts d'un seul coup. Clap. J'aurais les deux mains prises au piège. Pourrais-je alors continuer d'écrire à l'aveuglette ? Je suis tellement dépendante de mes yeux, besoin de voir les mots se former [comme sur les murs de la caverne...] à mesure que je les tape. C'est une sorte de petit marathon, une course folle à la poursuite des idées pour les piéger, les capturer juste avant qu'elles ne s'envolent. Je ne les filtre pas, pas ce soir.

C'est hyper stressant d'écrire avec cette double peur qui pousse dans mon dos : que l'écran ne se ferme sur mes mains, ou encore que la batterie crève. Sans parler de ces autres peurs que je n'ose même plus nommer. Et puis il y a toujours ce monstre là-bas qui me veut du mal. Je sens qu'un jour je voudrai me libérer de ça et que je raconterai tout. Vlan. Et puis non, que le diable l'emporte, et qu'il aille se faire pendre ailleurs. Il aime trop que l'on parle de lui, alors je n'ai pas du tout envie de lui faire plaisir. Donc je me tais. Le silence qui tue. Bon, j'ai 452 mots, c'est amplement plus qu'il n'en faut pour une page de journal. J'arrête.

[page mise en ligne le 09 août, vers 19:30 heures, heure de Paris]