167. la femme du lion

Extrait d'une lettre de Marina T. à Serge Efron :

    Si vous êtes encore en vie et s'il est inscrit dans mon destin de vous revoir encore, alors écoutez ceci : hier, en arrivant à Kharkov, j'ai lu : "9 000 morts". Je suis dans le couloir. Comprenez-moi. Je roule et je vous écris. Nous arrivons à Orel. J'ai peur de vous écrire parce que je vais éclater en sanglots.
    Quand je vous écris, vous existez puisque je vous écris ! Ensuite -- ah, c'est le 56e régiment de réserve, le Kremlin (vous rappelez-vous les énormes clés qui vous servaient à verrouiller les grilles pour la nuit ?)
    Mais le principal, c'est vous, vous seul, vous avec votre instinct de vous détruire. Est-ce que vous êtes capable de rester chez vous ? Même si tout le monde était resté, vous seriez parti, tout seul. Parce que vous êtes sans reproche. Parce que vous ne pouvez pas supporter que l'on tue les gens. Parce que vous êtes le Lion et que vous donnez la part du lion - la vie - à tous les autres : aux lièvres et aux renards. Parce que vous êtes sans arière-pensée et que vous méprisez que l'on se protège, parce que le Moi pour vous n'a pas d'importance, parce que tout cela, je l'ai su dès le premier moment.

08:42 AM. Et la lettre se termine comme suit :

Si Dieu accomplit ce miracle de vous garder en vie, je vous suivrai partout comme un chien.

Trois jous plus tard, Marina retrouvait son Serioja à Moscou, à moitié mort de faim et de fatigue. Elle l'avait vraiment cru mort, cette fois. Alors elle lui donna le pain qu'elle avait apporté pour lui. Il dévora. Ils parlèrent des heures et des heures. Puis elle lui fit lire la lettre et son journal. Il rit. Avant de repartir, il roula des cigarettes pour elle et dit :

Eh bien : vous êtes prise à votre piège plus tôt que vous ne pensiez, Marinotchka : je suis vivant, vous devez me suivre. Pas comme un chien. Comme la femme du lion.