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    Nous vivons dans une époque épique où nous n'avons plus rien d'épique. À New-York le dentifrice chlorophylle fait un pâté de néon dans la forêt des gratte-ciel. On vend la musique comme on vend le savon à barbe. Le progrès, c'est la culture en pilules. Pour que le désespoir se vende, il ne reste qu'à en trouver la formule. Tout est prêt : les capitaux, la publicité, la clientèle. Qui donc inventera le désespoir ?

Léo Ferré, dans sa préface à Poète... vos papiers ! [1956]

Le jour, je plie du papier aux mille couleurs et je fais des milliers d'oiseaux pour la Paix. La nuit, j'enfile les oiseaux sur un fil de soie rouge et quand la ribambelle se fait lourde, je la suspends - en attendant. Un jour je ferai autre chose avec mes oiseaux, je ne sais pas encore exactement quoi. On verra. C'est ma façon à moi de travailler pour la Paix. Calmement et en silence, je réfléchis à tout cela, la guerre et tout. Et je me dis que faire des milliers d'oiseaux, c'est de l'Art, de la poésie. Tout le contraire de la guerre. C'est tout ? Oui.

Et plus je fais des oiseaux, plus je crois que le désespoir a dû être inventé quelques jours avant le 11 septembre 2001, mais qu'on ne l'a pas reconnu. On ne saura sans doute jamais ce désespoir-là. Non, on ne saura jamais.