120. et l'amour, toujours

J'ai pris beaucoup de temps pour Épiphanie. J'ai avancé. Je suis maintenant habitée jour et nuit par la pensée et le monde de ce long récit. Dès que j'ai un moment, j'ouvre le texte et je travaille pendant des heures sans ressentir la moindre fatigue. Sans penser à boire ni manger. C'est exaltant. Douloureux. Jamais cru à l'accouchement sans douleur. Me geler ou me soûler pour écrire, jamais. C'est plus dur d'aller au fond de soi à froid, mais ça permet d'aller beaucoup plus loin. La souffrance ne me fait plus peur depuis longtemps.

Je ne cours plus aucun risques de laisser le livre en plan, inachevé. Peut-être un tout petit risque de m'y perdre, de choisir de rester dans ce monde toujours, parce que c'est un livre d'amour, un vrai livre d'amour toujours avec des apparitions, et les voyages dans le temps délirants d'Erika et de Théo, et surtout j'aime ce monde-là que courtisaient les lutins de la forêt, du temps que les gens croyaient encore aux lutins. Mais le prochain livre est déjà là formé en moi et il me pousse à terminer celui-ci. Faut que je me grouille. J'avais dit : finir avant Noël. Je repousse l'échéancier.

Alors je suis en train d'émerger, d'en revenir lentement, de ce roman. Vu que le point final était déjà pausé, la fin déjà écrite, c'est pas dangereux. Ce n'est que dans le polissage des mots, des phrases et de la forme qu'il me reste encore du travail à faire, pas dans le contenu comme tel qui lui, ne changera pas. À ce jour, j'ai révisé et imprimé 334 pages. J'achève.

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Et je prends ce week-end pour moi. Pour ce journal. Pour acheter mes poinsettias, aller marcher à la montagne demain. Pour rencontrer un vieil amant fidèle tout à l'heure, chez Olive et Gourmando, et parler avec lui des heures et me laisser aimer et marcher dans le vieux Montréal, rêver son rêve à lui d'y vivre ensemble dans la maison pas possible comme elle est vieille avec des murs de pierres d'un mètre d'épaisseur, son rêve éveillé de vivre en hauteur avec vue sur le Saint-Laurent, voir arriver et repartir les gros bateaux, y passer nos grandes journées à écrire et nous aimer et faire brûler des buches dans son immense cheminée, rue de la Commune. Pour en finir avec le karma de la femme abandonnée - une bonne fois pour toutes -, laisser cet homme m'aimer puisqu'il y tient si fort et me guérir de l'autre au coeur sec. Rentrer chez-moi, préparer de la crème au chocolat. Et pour commencer, écrire mon journal.

Au point où j'en suis, est-ce que je la mérite, cette petite pause ? Ma pause journal ? Ma pause poinsettia, ma pause amour ? Pourquoi pas. Suffit de ranger la Page noire dans la marge.

KARMA n. m. - 1899; en angl, 1828; mot sanskrit «acte». Dogme central de la religion hindouiste selon lequel la destinée d'un être vivant et conscient est déterminée par la totalité de ses actions passées, de ses vies antérieures. Pouvoir, dynamisme des actes passés, en tant que détermination de l'individu transitoire.
[Le Petit Robert]