93. à bout de bras

Un journal, c'est comme la vie. Il y a des jours, il faut porter ça à bout de bras, sinon, on y arrive pas tant ça vous travaille par en dedans. Fin de la séance d'analyse.

« On devrait pouvoir tout dire », écrivait Joyce. Oui, mais j'aime pas ça tout dire. J'y crois pas. Tout dire c'est pas possible. C'est quoi le Tout ? Ça prendrait des pages et des pages et on aurait jamais fini. Bien trop conscience qu'on ne dit jamais que ce qui construit notre image, même la plus floue, même la plus tordue, c'est orchestré de l'intérieur et c'est mentir. C'est avec ce qu'on choisit de dire ou de ne pas dire [on pourra s'amuser à changer le dire par l'écrire, c'est pareil] qu'on établit des contours, qu'on donne forme et consistance à quelque chose ou quelqu'un. Et ce qui ne se dit pas parle très fort. L'idée, la meilleure, serait de tout dire en disant le moins possible ? Voilà. Je pense que ce qui ne se dit pas parle davantage que ce qui se crie et se hurle à la face du monde. De toutes façons, ceux qui ne veulent rien savoir, rien entendre deviennent experts dans l'art de se boucher les oreilles [ou les yeux, c'est pareil]. L'idée, c'est de savoir se taire.

Pourquoi je raconte tout ça ? Pour rien. Et puis ça n'a aucun sens. Aucune importance. Ce que j'écris, c'est rien et je le sais [et vous, arrêtez de faire tsss...]. Mais encore ?

Peut-être parce qu'il a fallu encore une fois changer l'heure, la reculer d'une heure, et que ça fait coucher le soleil à l'heure des poules et que j'aime pas ça non plus.

Peut-être aussi parce qu'Emma a tiré une carte de son jeu de Tarot elle aussi et qu'elle a tiré un Soleil, comme moi. Hasard heureux, comme nous les aimons.

Peut-être aussi parce que je cherche une lettre pour remplacer le W de W et que je ne trouve pas. C'est bête. J'ai arrêté de chercher. Il n'y a que des loups [*W*olf] dans mon écriture [*W*riting]. Angoisse.

Et peut-être aussi parce que j'ai plus de lait pour mettre dans mon café ce matin et que j'ai pas envie d'aller en chercher. J'aurais peut-être mieux fait de rester couchée. Encore.