69. l'effet boomerang

bol rose avec du thé dedans

Tout ce que j'écris, c'est jamais pour rien. La preuve ? Quand j'ai écrit la page 68, je n'aurais pas dû faire semblant que je jouais à écrire une page de journal alors que tout ce que j'ai écrit là était arrivé vrai, du pur vécu comme une tranche de jambon découpée près de l'os, rose et parfumée. J'aurais pas dû jouer à faire comme si. Parce que certaines choses nous rattrapent parfois au tournant. C'est comme quand on joue au boomerang, la petite courbure permet un retour de l'objet vers son point de départ.

Et la petite courbure de la page de journal, c'est que la tentation est forte d'y écrire ce qui fait mal quand ça va mal. En fin de compte, un journal est un excellent endroit pour se plaindre. Le meilleur endroit ? J'en doute.

Le problème c'est que ce soir ça va pas bien du tout. J'ai de la peine, beaucoup. Et que j'ai une très forte envie de faire des confidences à ce journal-ci. Je sais, je ne peux pas faire de confidences sur l'Internet, celles-là n'en seraient pas.

Une confidence, c'est privé, ça se dit à quelqu'un, et on s'attend à la discrétion autour de la chose confiée. On dit à l'autre : jure moi que t'en parleras à personne. Normal. On a ordinairement pas envie que toute la ville s'apitoie sur nos petits [et grands] malheurs.

En vérité, quand ça va mal, je me dis ok, ça va passer. Je vais me faire un bol de thé. Du thé, c'est bon, ça ramène les petits coeurs blessés [surtout les idées] à la bonne place.

Ce soir, j'ai fait chauffer de l'eau. Et jusque là, ça allait. J'ai versé l'eau bouillante dans le bol [rose], je l'ai placé sur la table. Je suis allée vers l'étagère, j'ai pris un sachet de thé dans la boite et hop, il m'a filé entre les doigts pour descendre jusque dans le bol d'eau du chat [un bol vert lime] en décrivant une joli petite courbe planée.

Le chat a bondi vers son bol et j'aurais juré l'entendre me dire : quoi ? du thé ? J'ai dit : pardon minou, pardonne-moi, je ne le ferai plus.

Pauvre minou, il a pas besoin de ça. Finalement, j'ai réouvert la boîte de thé, pris un autre sachet et je l'ai mis en plein milieu du bol rose. Cela fit naître un petit nuage rouge foncé. J'ajoutai un carré de sucre. Puis un deuxième. J'aime sucrer le thé de temps en temps. Surtout quand ça va pas.

J'apportai ensuite le bol de thé sucré ici, sur ce bureau. Je me suis dit que ce bol est bien beau, alors je ferai une photo pour montrer que c'est vrai, cette histoire de bol de thé. Et pour faire encore plus vrai, je croquerai un petit bout de ma main droite, celle qui écrit.

Ça, c'est une confidence. Et je n'écris pas pour rien. La preuve ?