46. de l'exagération et autres excès

Je sais, j'exagère. J'exagère tout le temps en fait. J'avoue que je suis un peu excessive. Une amie a dit une fois : arrête donc, tu dramatises. J'ai répondu : mais non, et puis oui, tu as raison, je dramatise parce que ce moment est follement dramatique, et c'est pour ça que tu m'aimes... Un autre jour D. m'a dit : tu es si théâtrale parfois. Et j'ai répliqué : pourquoi pas ? Je suis ainsi, alors tu dois bien aimer le théâtre, sinon tu pourrais te passer de moi. Une fleur qui s'ouvre au jour n'est-elle pas théâtralement belle ? Et le lever du soleil n'est-il pas dramatiquement éclatant de lumière ?

Pourquoi cet aveu ? Parce que parfois, j'ai envie que ces pages quotidiennes jouent aussi un peu le rôle traditionnel du journal, ce fameux déversoir de l'égo qui se mire. Pourtant, je me méfie de tout cela comme de la peste bubonique ou du typhus exanthématique.

Je veux bien avouer. Je suis tentée de jouer le jeu du journal, mais j'y crois pas trop. Parce que le fait de savoir qu'il sera lu par des centaines, que dis-je des milliers d'yeux [ça y est, x. va encore me traiter de tous les noms... mais je m'en fiche royalement, totalement, et infiniment], je me dis que c'est pas possible, que malgré un authentique effort d'authenticité, la feinte va se glisser partout. La feinte est insidieuse. Et puis tout cela est un peu redondant, prétentieux. J'assume. On a beau ne pas vouloir tricher, se fouiller pour raconter la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, les mots enjolivent ou déforment. C'est pas possible autrement. Mais je veux bien faire un effort. Sans exagérer.

Alors ce matin, j'avoue l'école. J'avoue qu'enfant, mon plus grand vice était d'aimer aller à l'école. Parce que j'apprenais ce qu'il y avait dans les livres avant d'y aller, et que je pouvais ensuite rêver toute la journée, et puis écrire des petits papiers en cachette.

Quand j'allais à l'école, le plus gros souci de Mademoiselle Vollant était que je pusse définir le losange, le cercle, conjuguer le verbe « coudre », dire par coeur les capitales de tous les pays du monde, expliquer la condensation ou le principe d'Archimède. Mais, pour moi, la chose la plus intéressante était, au mois de mai, que les hannetons naissaient dans mon étui à crayons en bois ; un de mes secrets plaisirs était que l'araignée filait sa toile dans les ténèbres de mon pupitre et même dans celui de mon cher professeur.

Dans les rangées de bancs tachés d'encre et couverts de graffitis gravés avec des croix de chapelets, on se passait des petits billets pliés dans les trous des encriers. Ou encore des mots vite chuchotés ; l'inconvénient était que Mademoiselle Vollant surprenait parfois un fou rire et cassait net le fil de nos intrigues. Parfois, une abeille, venue du grand pommier de la cour, entrait sans se méfier par la fenêtre, et moi, je surveillais son bourdonnement comme celui d'un avion à bord duquel je montais pour m'enfuir avec l'abeille dehors et survoler le monde, laissant là les nombres premiers et la liste des gisements du Labrador.