134. je suis là

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Una furtiva lagrima
negl' occhi suoi spuntò :
quelle festose giovani
invidiar sembrò :
che più cercando io vo' ?
M'ama, si, m'ama,
lo vedo, lo vedo.

Un solo istante i palpiti
del suo bel cor sentir !
I miei sospir confondere
per poco a suoi sospir !
Cielo, si può morir ;
di più, non chiedo,
si può morir d'amor.

[«Una furtiva lagrima», L'elisir d'amore]

Je vis un autre matin baigné de lumière qui donne à mon reflet au miroir des airs de sculpture chryséléphantine. Le journal chronomètre les palpitations frileuses du calendrier. Les pages du manuscrit s'éparpillent sur le tapis jaune de la salle de bain, elles font un petit chuittt doux en tombant. J'oublie les règles grammaticales, syntaxiques, catholiques, les chaînes sémantiques, je ne compte plus les mots ni les pages, j'ai perdu l'ordre des chapitres. J'invente d'autres règles, des contraintes bordéliques, oulipiennes, pour me figurer que je suis totalement libre. Une absence de son, un douloureux silence signe ma chronique maniaque de l'absence du temps, de la perte du sens. La fuite insensée des heures et des jours chuchote que les fleurs du magnolia rose de la rue Hutchison sont tombées dans l'herbe en pure pourriture perdue : rose, blanc, gris, beige, brun.

Je rêve que je fuis, que je cours dehors avec mes bas de soie et mes chausures italiennes de danseuse espagnole qui font des pieds de fée : érotiques, disait-on. Je me suis perdue dans les chapitres du roman. Dans un rêve, je danse encore sur le toit de la maison à quatre heures du matin dans les bras de Jack qui me serre trop fort. Il me porte pendant que la radio joue Poupée de cire poupée de son et puis il me lance dans le vide. En chutant dans le jardin j'entends mon corps faire un petit floush sourd comme un gigot d'agneau sur l'étal du boucher. Ça ne me fait même pas mal, je ris. Pourquoi je ris ? Les policiers mettent un ruban de soie jaune ocre autour du terrain et de ma galerie et les gens font le tour en se répétant la dernière nouvelle. Les Portugais d'en face font le signe de croix. Les Juifs hassidim chaudement vêtus s'accrochent par grosses grappes noires autour de la scène. On ne dit rien, on dit pauvre femme. Je vois que je me relève de là en lissant me cheveux et en passant la main sur ma robe noire pour secouer la terre et les poils de chat, j'ai un drôle de visage tout blanc comme celui de Michelle Pfeiffer, la femme-chat, dans Le retour de Batman, après sa chute mortelle, les joues griffées et le bout des doigts en ensanglantés. J'étais même pas morte ni vraiment blessée du tout dans le rêve et je me suis retrouvée en France je sais pas comment, et j'ai pris le train après avoir laissé Jack balayer tout seul la terre et les morceaux du pot qu'il m'avait lancé à la tête cet hiver, dans sa maison au bord de la mer. Je me voyais là-bas, assise dans un coin et le regardant calmement pendant que je tremblais par en dedans et que j'avais peur de lui, peur qu'il me tue, et lui il rempotait les primevères à moitié mortes. Je savais que j'étais devenue son ennemie et qu'il me détestait après l'avoir vu dans son regard froid et insensible en attendant sur le quai, au gros soleil, le train Antibes-Paris. J'aurais préféré ne pas faire ce rêve-là cette nuit. Mais avais-je le choix ? Le rêve est fait maintenant, et je ne peux pas faire comme s'il n'existait pas et ce sera le premier que je noterai dans mon nouveau cahier.

Perdue dans la solitude froide du matin je chante Una furtiva lagrima dans une maison vide et c'est comme vivre dans la caverne au fond des bois. Je dis : je suis là en dedans mais ils n'entendent pas. J'écris l'histoire d'Érika von Strohem et ce journal avec mon sang qui chuinte goutte à goutte, pas pressé. J'ai beau le vouloir de toutes mes forces, je ne pourrai pas dire j'arrête le journal parce que Le journal de Script n'existe presque plus, et que bientôt, j'écrirai Love and Writing project avec des gants noirs au bout des doigts coupés en buvant du vin rouge [très rouge]. Je viderai le reste avec une seringue à la piqûre mortelle, je roulerai mes derniers mots devant moi et je laisserai la rage et la peine derrière. Encore et toujours, je serai là pour vous.