Aujourd'hui, Léo, Paolo et Alberto Buvochi se sont associés à leurs beaux-frères mutuels Stefano, Emedio et Carlo Tallini pour racheter une pépinière en banqueroute qu'ils ont restaurée, agrandie et font rouler comme sur des roulettes. Marcella Tallini est religieuse chez les Marcellines de Montréal, une communauté qui fait la cuisine, le lavage et les hosties pour toutes sortes de prêtres, si j'ai bien compris ce qu'elle m'a dit. Son frère Stavio est architecte; il a présenté un projet de Pavillon du Québec pour l'exposition d'Osaka qui a été accepté, refusé, raccepté puis refusé encore, à cause des difficultés politiques que susciterait son drôle de nom dans la conjoncture actuelle, mais ça ne le dérange pas trop, il comprend très bien, commençant à devenir raciste lui-même. Quant à Eleonora, mon Eleonora, qui était si belle quand elle était petite, avec ses grands yeux noirs frelaqués, ses grands cheveux noirs lavés dans les étoiles, sa peau brune découpée dans la chair de la terre, et qui était si attirante qu'on ne pouvait pas la voir sans rester, si prenante que je devais la prendre sur mes genoux... elle est devenue la gardienne de ses parents et des parents de ses beaux-frères. Et elle est devenue trop grande pour moi. Déchirante infortune. Putain.

Extrait de : Les enfantômes, publié chez Gallimard en 1976. Je recopie mot à mot parce que j'en avais envie. J'ai ouvert le livre au hasard et ce fut la page 124. Belle comme tout ce que l'homme a écrit, belle et comme « découpée dans la chair de la terre ».

Réjean Ducharme [1941-2017], l'écrivain qui a écrit ce livre est mort hier. J'ai lu dans les journaux toutes sortes de choses à son sujet. Il ne voulait pas ou ne pouvait pas jouer le rôle de l'écrivain célèbre avec sa photo partout, ni donner des entrevues dans les journaux et les magazines, ni s'asseoir sur des chaises à la télé et raconter n'importe quoi à du monde qui lisent pas, ni chanter des chansons ou cuisiner des plats devant une caméra, ni aller signer au salon du livre. Certains ne le lui pardonnent pas, d'autres l'idolatrent pour ça. On dit de lui, entre autres choses, qu'il est un mythe.

Et le mythe est mort hier. Non, un homme ordinaire est mort hier. Personne ne sait exactement pourquoi il a voulu jouer son rôle social d'écrivain à sa façon, c'est-à-dire en privé, mais tout le monde se fait sa petite idée, donc tout le monde pense le savoir. Moi, je ne sais pas. Ducharme avait le droit de vivre en dehors de la machine à saucisses littéraire. Putain.

Mais... quelques photos ont circulé ici et là. J'ai remis la main sur l'une d'elles, ma préférée, au fond d'un carton, in dossier « Ducharme ». R.I.P.