Jorge Luis Borges : Los dos reyes y los dos laberintos[1]

De un laberinto a otro

    Cuentan los hombres dignos de fe (pero Alá sabe más) que en los primeros días hubo un rey de las islas de Babilonia que congregó a sus arquitectos y magos y les mandó construir un laberinto tan perplejo y sutil que los varones más prudentes no se aventuraban a entrar, y los que entraban se perdian. Esa obra era un escándalo, porque la confusión y la maravilla son operaciones propias de Dios y no de los hombres. Con el andar del tiempo vino a su corte un reye de los árabes, y el rey de Babilonia (para hacer burla de la simplicidad de su huésped) lo hizo penetrar en el laberinto, donde vagó afrentado y confundido hasta la declinación de la tarde. Entonces imploró socorro divino y dio con la puerta. Sus labios no profirieron queja ninguna, pero le dijo al rey de Babilonia que èl en Arabia tenia un laberinto mejor y que, si Dios era servido, se lo daría a conocer algún dia. Luego regresó a Arabia, juntó sus capitanes y sus alcaides y estragó los reinos de Babilonia con tan venturosa fortuna que derribó sus castillos, rompió sus gentes e hizo cautivo al mismo rey. Lo amarró encima de un camello veloz y lo llevó al desierto. Cabalgaron tres días, y le dijo : « ¡ Oh, rey del tiempo y substancia y cifra del siglo !, en Babilonia me quisiste perder en un laberinto de bronce con muchas escaleras, puertas y muros ; ahora el Poderoso ha tenido a bien que te muestre el mío, donde no hay escaleras que subir, ni puertas que forzar, ni fatigosas galerías que recorrer, ni muros que te veden el paso ».

    Luego le desató y lo abandonó en mitad del desierto, donde murió de hambre y de sed. La gloria sea con Aquel que no muere.

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Mosaïque romaine de Rhétie représentant le labyrinthe, Thésée et le Minotaure.
Source : wikimedia commons

Jorge Luis Borges : Les deux rois et les deux labyrinthes

D'un labyrinthe à l'autre

    Les hommes dignes de foi (mais Allah en sait plus) racontent que dans les premiers jours un roi des îles de Babylone réunit ses architectes et ses magiciens et leur ordonna de construire un labyrinthe si complexe et si subtil que même les hommes les plus prudents n'osaient s'y aventurer, et ceux qui y pénétraient se perdaient. Cette oeuvre était un scandale, parce que la confusion et les prodiges sont des opérations propres à Dieu et non aux hommes. Le temps passa et un jour un roi des arabes se présenta à la cour, et le roi de Babylone (pour se moquer de la simplicité de son invité) le fit pénétrer dans le labyrinthe, où il vagabonda humilié et dans une totale confusion jusqu'à la tombée du jour. Alors, implorant un secours divin, il trouva la sortie. Ses lèvres ne proférèrent aucune plainte, mais il dit au roi de Babylone qu'il possédait en Arabie, un bien meilleur labyrinthe et que, si telle était la volonté de Dieu, il le lui ferait connaître un jour. Il retourna ensuite en Arabie, il rassembla ses capitaines et ses geôliers, et attaqua les royaumes de Babylone avec une telle soif de vengeance qu'il démolit ses châteaux, tua tous ses gens, vainquit ses troupes, et fit prisonnier le roi lui-même. Il l'amarra sur le dos d'un chameau très rapide et l'amena dans le désert. Ils chevauchèrent durant trois jours, puis il lui dit : « Oh, roi du temps et substance et des siècles ! , à Babylone tu as voulu me perdre dans un labyrinthe de bronze avec beaucoup d'escaliers, de portes et de murs ; maintenant le Tout-Puissant a voulu que je te montre le mien, où il n'y a pas d'escaliers à monter, pas de portes à défoncer, pas de galeries pénibles à parcourir, ni de murs qui vous empêchent de passer. »

    Sur ce il le détacha et l'abandonna au beau milieu du désert, où il mourut de faim et de soif. La gloire appartient à Celui qui ne meurt pas.

[traduction de l'espagnol au français par Annie Strohem]

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[1] Jorge Luis Borges (1899–1986) : j'ai extrait ce petit conte de La Intrusa y otros cuentos, Livre de Poche 8618, coll. : Lire en espagnol, 2000.

D'après mes sources, ce conte est paru pour la première fois en juin 1939 dans El Hogar, immédiatement après la recension que Borges consacre au roman de Joyce Finnegans Wake. Selon Vincent Message, « ce conte fait partie intégrante de la critique de Finnegans Wake. Il est une véritable parabole opposant Borges et Joyce, soit deux pratiques de la littérature. » Le roi de Babylone serait un avatar de Joyce, qui construit une œuvre extrêmement complexe, proche de l’illisible. Le roi des Arabes, lui, ne serait autre que Borges lui-même : même si ses œuvres sont tout aussi labyrinthiques, il cherche de son propre aveu à leur donner la « complexité modeste et secrète » du désert. Le conte a ensuite été publié dans El Aleph, en 1949.