Bien forcée de m'adonner à des réflexions de fond et quasi existentielles durant cette pause maladie. Que faire d’autre quand il faut garder le lit la moitié du temps et que l’on n'a plus sommeil ? J’ai eu le temps de penser au mauve. Je n'ai pas écrit au sens de tenir un crayon ou de pianoter sur un clavier, mais j'écrivais sans arrêt dans ma tête. J'ai lu un peu, pas beaucoup. J'ai regardé dehors. Aucun oiseau affamé n'est encore venu se poser sur le perchoir de ma petite mangeoire artisanale. Je regardais le tableau de Klimt sur le mur de la chambre, juste en face de mon lit. J'admirais les spirales, les mauves, les couleurs brillantes et les robes fleuries, et je comptais encore les corps de femmes, doubles possibles ou imaginaires de la jeune fille du milieu, comme enroulés sur elle.

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Gustave Klimt [1862-1918] : La jeune fille [1912-1913]

Qu'est-ce que j'ai fait d'autre ? Quand je ne me sentais pas trop étourdie, j'enfilais manteau, foulard de laine, bonnet et mitaines, et je sortais marcher dans les rues du quartier. Avant-hier, je n'ai pas réussi à me rendre jusqu'à la bibliothèque à pied car j'avais le souffle trop court. Tout à l'heure, j'irai. Mais ces jours-là, il valait mieux que j'évite les endroits publics pour ne pas contaminer tout le monde. J'ai vu des gens dehors à -10, -15° sans manteau. Mon corps se crispait de froid pour eux, j'aurais voulu leur donner mon écharpe de laine vert lime. Un homme parlait tout seul de rage, il a levé un bras et traité un automobiliste de colon. Il gesticulait dans tous les sens. Avant, j'aurais eu peur. J'ai redressé le dos et passé mon chemin, comme indifférente. Non, pas indifférente, mais juste pas concernée. Pas touchée. J'ai pensé à d'autres raisons que ce type pourrait trouver pour crier sa colère : par exemple, cette propagande invraisemblable pour le rétablissement de la peine de mort. Quand j'ai vu et entendu hier le sénateur Boisvenu déclarer à des journalistes : « Moi je dis toujours dans le fond, il faudrait que chaque assassin aurait droit à sa corde dans sa cellule, il décidera de sa vie » [http://youtu.be/1hEtfPnxlYA], ça m'a donné la nausée [autant pour le mauvais français que pour la puanteur de l'os à ronger lancé aux médias]. 

Pendant plusieurs jours en marchant pour ma santé j'avais porté en moi trop de ces images troublantes venues des informations et désinformations diverses. J'avais regardé en rentrant le soir qui tombait et les lampadaires qui commençaient à s'allumer en prenant deux ou trois respirations jusqu'au ventre. En notant cette expérience, j’avais médité à l’éternel « sujet » de ma relation à l’écriture. C'est à ça que je pensais en pelletant la galerie et en glissant la clé dans la serrure gelée, en renouant avec les bonnes odeurs de la maison.

Au lit, quand j'avais de la fièvre et que je sentais mon corps devenir trop chaud, je sortais un pied en dehors de la couette, et si cela ne suffisait pas à stopper la bouilloire, j'enlevais une ou deux couvertures de laine du pays et je respirais mieux. Peu à peu je m'endormais. Pour ensuite me réveiller avec les frissons et frigorifiée jusqu'aux os.

Je me couvrais ou bien je remplissais la baignoire d'eau fumante, je relevais et attachais mes cheveux et j'enlevais à regret ma longue chemise de nuit en coton [je ne souffre aucun autre tissu sur moi la nuit, à part le lin ou la peau humaine] et une fois dans le bain parfumé aux huiles d'eucalyptus, je marinais plusieurs dizaines de minutes. Le malaise s'éloignait doucement, la respiration s'allégeait et je sentais mon corps devenir à la fois plus vivant et plus léger. Je devenais une plume. Je pensais à la légèreté et je voyais l'image d'un grand oiseau mauve s'envoler entre les branches de mes arbres pulmononaires. Ce n'est pas facile d'accepter la maladie, si banale soit elle, d'arrêter de lutter contre, et de choisir comment je voulais vivre ce temps - non plus comme à un arrêt forcé de mes activités [je devrais presque dire de mes hyperactivités], mais comme une occasion de ne faire que ce qui avait une réelle valeur. Comme faire de la soupe. Ou du beurre d'érable, - avec la recette de ma mère. Je remercie l’influenza.

Chose fort étrange, c’est grâce au mauve que je découvrais l'art et le plaisir de démêler des pensées emberlificotées, mais foncièrement transitoires et mouvantes, et que je voyais un peu plus clair dans certaines idées et ruminations aussi irrationnelles que paralysantes qui m'avaient sauté dessus quand j'étais malade.

Que celles et ceux qui liront cette page ne s'inquiètent pas pour moi, je suis d’une constitution physique et morale fort robuste et je sais que je vais passer au travers. Je sais que je marche sur la bonne route, celle où je peux concevoir que la douleur, la peur, la peine, l’angoisse folle et la honte, bref, tout ce que nous ne voulons pas ni lâcher, ni écouter, ni voir, sont portés par les mots avec une grande énergie sombre capable de nourrir le récit de soi en tant que femme. Capable d'écrire et de parler pour raconter ce qu’elle connaît du monde, du pays, du village, de la tribu, du clan et de la famille avec ses chicanes, ses secrets et ses histoires d’amour et de mort. Les récits, on peut les faire et les défaire. Commencer sur une nouvelle page blanche.  

Je ne me plains pas de mon sort et je suis loin de me prendre pour une pauvre petite victime solitaire. De tout temps, les femmes ont dû se montrer très fortes pour faire leur chemin en écriture lorsqu'elles ne voulaient pas être ou n'étaient pas la fille, la soeur, l’amie, l’amante ou la femme d’un homme ; ou sans devenir elles-mêmes un homme.

Mais pour en revenir - ou arriver - à la couleur mauve, dire que, contrairement à la couleur lilas qui est un bleu tirant sur le violet, la couleur mauve est un rose tirant, lui aussi, sur le violet. Et ces deux violets que j’aime bien doivent leur nom à une fleur. Je me suis toujours sentie conquise et charmée devant et par les fleurs. Quand j’étais une petite fille - ou juste après avoir cessé d’être un enfant - je rêvais et jouais à « quand je serai grande, je... ». Et je voulais avoir plein d’enfants. À mes filles je donnerais les plus beaux noms, je me promettais de leur donner à chacune un nom de fleur : Violette, Marguerite, Pivoine, Iris, Rose, etc. Je faisais des listes de noms de fleurs pour mes filles. Que l'on se rassure, mes filles ont été épargnées de cette lubie plus que nunuche, je le concède.

Quoi qu'il en soit, on pourrait croire que les fleurs ont emprunté leur nom aux couleurs, mais c’est plutôt l’inverse. D’ailleurs toutes les couleurs et innombrables nuances de couleurs, à part les couleurs primaires [bleu, blanc, rouge, jaune, noir et vert], ont été nommées grâce à des emprunts à des noms d’objets. Ces couleurs dépendent donc de notre perception de l’objet en question pour « exister ». Pourrait-on dire que si les couleurs n’étaient pas dans l’oeil de celui qui les regarde, elles n’existeraient pas ? Possible.

L’autre jour, en fouillant le web à la recherche de violets, j’ai découvert un très joli texte comportant un passage avec du mauve. Écrit pour un atelier d’écriture, si j’ai bien compris. Et qui commence par ces mots : « C’était en Inde, en 1987, j’avais ouvert les yeux par une matinée sombre et mauve comme la mélancolie qui m’étreignait de plus en plus souvent dès le réveil. » Extrait de « La martingale du chat ». J’aime beaucoup ce court texte. Enfant, j’essayais souvent d’habiller mes chats. Jamais pu leur laisser bien longtemps une martingale sur le dos. Ils étaient trop sauvages et se débarrassaient de mes petits vêtements improvisés en deux temps trois mouvements. En tout cas, ils ne seraient jamais restés habillés assez longtemps pour jouer dans mes mises en scène de mariages et autres cérémonies anthropomorphiques. Avec ce texte, j’ai pu en vivre une et c’est pour ça que j’ai aimé. Aussi parce que c’est fort bien écrit, et pour l’atmosphère avec la chaleur et ces chats qui « se laissaient faire mollement ».

Et puis j'ai été ravie qu'une autre fouille me conduise une deuxième fois sur le même blog, celui de « Mahie in the sky » et son billet du 27 octobre 2011, la couleur mauve [;-)))]. J'y retournerai. Mahie commence son billet avec un tableau de Paul Klee [Fire in the evening, 1929] et le termine par la photo de ses plus beaux objets mauves et violets. Elle écrit : « On ne peut pas dire pourtant que je fasse exprès d’acheter des trucs violets, bien sûr je suis consciente que c’est ma couleur préférée... »

Bien que je ne puisse pas dire que le violet est ma couleur préférée, son billet m’a donné l’envie de faire comme elle le tour de la maison et dresser l'inventaire tout ce que j’ai de mauve [ou violet]. Avant de commencer, j’avoue que je n’ai aucune idée si j’en ai beaucoup ou pas.

Le premier objet avec le plus beau mauve que j'ai jamais vu est ce tableau de Klimt que j’accroche sur l’un des murs de ma chambre depuis des années [j’ai dû acheter cette reproduction vers 1991-92 ou dans ces eaux-là]. Quand je déménage, il me suit. Les mauves de ce tableau sont particulièrement envoûtants et nostalgiques. J’avais tenté une photo hier, je l'ai mise moi aussi en haut de la page. Prise sans flash, la photo a peint mes murs en beige rosé, mais en vrai ils sont  blanc neige. Par contre, les couleurs du tableau sont assez fidèles, c'est fort étrange. 

Et puis avant de partir à ma chasse aux trésors mauves dommestiques, je me suis souvenue de quelques livres mauves que j’avais aimé lire, dont un roman de Nicole Brossard : Le désert mauve [Montréal : Typo, 2009. Éd. originale, Montréal : L'Hexagone, 1987]. Résumé :

Mélanie, une adolescente en quête d’absolu, sillonne le désert de l’Arizona pour exorciser la peur et la réalité, espérant échapper au quotidien lent du motel que dirige sa mère, près de Tucson. Sa rencontre avec l’excessive Angela Parkins multipliera les actes de révolte et de pure joie. Dans les intervalles de la narration, se dresse la présence menaçante de « l’homme long » comme l’histoire du monde et de la science. Tel est le récit que découvre la traductrice Maude Laure, récit qui l’envoûte et qu’elle décide de traduire après s’être imprégnée des personnages, avoir imaginé leurs dialogues et refait les paysages de l’inquiétante beauté du désert.

C’est elle qui m’a fait ressortir mes notes de cours LIT 5710, Littérature des femmes au Québec [UQAM, été 1991, prof.: Anne Ancrenat]. Depuis dix ans, j’aurais bien des oeuvres à ajouter au corpus. Mais les théories et critiques étudiées ont bien passé l’épreuve du temps. J’ignore si ce cours se donne toujours. Je l’avais beaucoup apprécié. En relisant ces notes en diagonale pour me rendre jusqu'au Désert mauve, de Nicole Brossard, je me suis promis d’y revenir, et j’ai gardé le dossier bien en vue sur un coin de mon bureau : relire les différentes problématiques féminines posées dans les oeuvres de fiction dont plusieurs étaient, pour l’époque, volontairement subversives ne pourra pas me faire de tort.

Malgré ce que j'ai pu lire souvent ici ou là, Désert mauve n’est pas le premier roman québécois post-moderne ! Ça n'en fait pas moins une oeuvre originale et intéressante.

Retrouvé une entrevue de l'auteure par Josée Lapointe, dans La Presse, à l'occasion de la réédition de Désert mauve chez Typo. Une réponse que je retiens, tirée de Nicole Brossard en sept questions [nov. 2010] :

Q : Le désert mauve est un roman féministe. Est-ce que ce type de réflexion existe toujours? 

R : J'ai travaillé avec la conscience féministe, mais ce n'est pas juste féministe, ce serait bien triste pour le roman. Il y a encore des femmes qui ont cette conscience, mais c'est plus doux, glissé, intégré dans l'écriture. Il y a eu des moments de grande turbulence et de grande colère qui étaient nécessaires, qui sont uniques et précieux. Mais on ne peut pas être en colère toute sa vie, même si j'ai des raisons de l'être autant aujourd'hui qu'à 20 ans. L'injustice, la gourmandise, la bêtise ne sont pas disparues. Pendant que les citoyens essaient de comprendre le monde, les vautours savent ce qu'ils veulent.

Au bout du compte, je suis encore loin d'en avoir fini avec ce mauve. La question est à suivre, demain ou un autre jour.