Parlant de ma déromantisation et de mon goût pour les langages codés de l'informatique, je tenterai un rapprochement avec mon intérêt légendaire pour les livres qui traitent de gastronomie et par extension pour les bons livres de recettes. Quand on aime bien manger, me direz-vous, ceci explique cela.

Trois des plus célèbres livres de cuisine ont été écrits au début du 19e siècle :

  • Alexandre Balthazar Laurent Grimod de La Reynière, Manuel des amphytrions
  • Jean Anthelme Brillat-Savarin, Physiologie du goût
  • Alexandre Dumas, Grand Dictionnaire de cuisine

Ils ont été lus et relus, cités, commentés, annotés, critiqués de long en large, édités et réédités en milliers d'exemplaires et on peut encore les trouver en librairie si on cherche un peu.

Au moment de sa publication chez Boréal, en 1994, j'ai tout de suite acheté les Pinardises, recettes et propos culinaires de Daniel Pinard, préfacé par Josée Blanchette. Depuis ce temps, ce précieux bouquin a toujours été pour moi, côté cuisine, une manière de livre de chevet.

Bien des écrivains sont jaloux des livres de cuisine. Rêvent d'être lus comme ces objets de plaisir que sont les écrits gastronomiques. Plaisir pour soi. Ou pour nourrir, gâter ou impressionner la famille, les amis, les invités. On allume les fourneaux, on prépare des bons mets. Miam.

Les livres de cuisine et autres manuels traitant des arts culinaires sont des livres pédagogiques. Ils impliquent la sensibilité du lecteur. Parce que liés à des activités, ce sont des livres actifs qui demandent plus que d'être lus. Ils demandent de faire/pratiquer et de les accompagner d'actions.

Je prendrai comme exemple la recette de « Crêpes miel-citron » de Daniel Pinard :

250 ml (1 t.) de miel doux
le jus d'un citron
le zeste de l'agrume prélevé à l'économe et détaillé en fines juliennes
2 ou 3 noix de beurre doux

Une sauce sublime qui se prépare en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Vos crêpes sont prêtes. Vous les avez roulées en ficelles. Vous les arrosez de ce mélange que vous aurez tout simplement mené à ébullition dans une petite casserole. Résultat : des crêpes qui ont tout pour vous plaire et qui vous ressemblent : douces surtout, parfois un peu amères.

N'est-ce-pas ?

L'achat du livre et sa lecture fait partie d'un projet qui doit aboutir à la fabrication d'un objet important pour notre vie quotidienne. Nous demandons à ces livres de contrôler nos actions. Ils sont donc écrits à la deuxième personne [ce cher vous] et usent abondamment d'impératifs. Pour cela, il offrent un intérêt certain au plan grammatical. Et pour qui s'intéresse à la théorie du récit, ce n'est que du bon miel.

La littérature est toujours prise à l'intérieur d'un projet qui arrivera à quelque chose de quotidien. Quand nous lisons un livre ou que nous écrivons, il y a une activité cachée. Derrière. Ce sont les aspects actifs de la littérature. L'écrivain veut nous faire réaliser des actions, collaborer à ce qu'il fait. Et avec le roman, le lecteur exécutera de façon imaginaire les activités décrites.

Les romans, vous choisissez les meilleurs, bien mûrs. Vous les lisez attentivement. Si vous n'avez pas lu la critique, tant mieux. Tranchez-les vous-mêmes en fines lamelles. Laissez mariner plusieurs jours dans un vin fou. Rouge. Épongez. Une fois que vous avez allumé le feu, vous saisissez sans tergiverser la queue de la casserole. Laissez parler à votre tour votre curiosité, votre goût et votre imagination. J'envie d'avance votre plaisir.