Qu'est-ce que c'est un journal, si ce n'est pas pour se confier ? Certains jours, certains matins, la tentation est forte. Très forte. L'envie de se raconter soi-même au monde entier pour le prendre à témoin de toute cette vie-là qui vous marche sur les os, qui nettoie les montagnes et le fleuve et vos plus beaux arbres avec des nuages de poudre blanche pendant trois jours et trois nuits, cette vie qui farine et souffle et brasse des nuées de lait en poudre sur vos trois vieux érables, vos trois jeunes érables, vos sept pins gris, vos deux sapins et les pommiers, les pieds de vigne et les cerisiers et la haie de merisiers, la remise et la maison et la route, et en même temps votre coeur fragile.

La tempête a tout enseveli dans la neige blanche. J'ai souvent mis le nez dehors et ça sentait fort, il y avait une forte odeur de teinture d'iode, froide et glacée. Ça sentait fort et si bon. Le vent hurlait. J'ai survécu en nourrissant le feu. J'ai regardé l'orage faire son ouvrage. J'ai lu. Je lis tout le temps. Je survis tout le temps. Et ce matin je suis sortie faire les courses. Il neigeait encore un peu, les routes ne sont qu'à moitié déblayées. Il faisait doux. Il y avait un mètre de neige par-dessus la petite Toyota. Je l'ai déseneigée avec un petit balai violet. Pelleté les marches de la galerie avec la pelle bleue. Le temps revient si doux, si vite après les vents glacés.

Des gens se sont annoncés pour visiter la maison à 10h30, ce matin. Je suis partie. La jeune femme qui fait visiter d'habitude ne pouvait être là, envolée vers les chaudes îles du sud avec sa petite famille. Une autre femme est venue. Il y aura tout de même des visites en son absence, une autre femme de l'agence la remplace. Ils seront dans ma maison, dans mes affaires et, contrairement à la maison de la rue Hutchison, je me dis que ça ne fait même pas mal. Mais si, un peu. J'essaie d'ériger aux alentours des châteaux forts avec des palissades, des tourelles avec des dents de scie carrées et des gros ponts levis avec des dragons qui crachent du feu pour me défendre, et des grosses tortues de mille ans avec des carapaces vertes et des têtes dodues avec des gros yeux ronds, et des alligators aux crocs aiguisés et pointus qui me protégeraient, mais cela ne fonctionne pas ; pas les trois quart du temps.

Quoi qu'il en soit, je ne travaille toujours pas. Je n'ai rien cherché d'autre que ce boulot pour lequel j'ai posté un cv et passé une entrevue l'autre jour. Toujours pas de réponse. Téléphoné jeudi ; ils ont dit : nous prendrons une décision la semaine prochaine. Je reste là à attendre. Si j'ai la job, avec un contrat d'un an, je reste pour toujours. Si j'ai un acheteur pour la maison, je vends. Je laisserai le hasard décider. Je fais comme si j'étais détachée de tout, sans désir. La vérité c'est que je ne veux pas décider, pas travailler non plus. Mais j'aimerais bien garder cette maison. Alors je fais comme si je n'y étais pas attachée, pas trop. Pour ne pas souffrir si je la perds. Je fais ça aussi avec ceux que j'aime.

Et si cette maison voulait, attendait que je me batte pour elle, que je m'attache à elle, franchement. J'ai déménagé combien de fois dans ma vie ? Je n'ose pas compter. Chaque fois je me dis c'est la dernière. Et puis je repars. Ving-cinq, trente fois ? Je ne compte plus. La fatigue.