Lundi matin, entre huit heures et huit heures et demie. Assise à un bout de la table de la salle à manger, un bol de café noir bien sucré à ma droite, j'écris devant mon ordinateur : mise à jour de ma liste de lectures.

Par la fenêtre qui s'ouvre sur ma gauche, quand je déplace les yeux hors de l'écran, je vois la route et les rares voitures qui passent. En voilà une qui ralentit, je vois la tête d'une femme, jolie, posée sur un mince cou qui se dévisse, et qui regarde la maison.

La voiture est bleue marine. Je regarde la femme dans la voiture qui regarde ma maison. Je suis assise devant mon portable, à quelques mètres de cette fenêtre, et je la vois. Je pense qu'elle me voit aussi. Une armée de larmes lourdes et chaudes me sort des yeux. Deux minutes avant je n'étais même pas triste.

La femme immobilise sa voiture sur le bas-côté et elle regarde encore, puis elle sort un papier et note l'adresse ou le numéro de téléphone qui est écrit sur la pancarte rouge et bleue. Elle regarde encore comme si elle venait de trouver la maison de ses rêves [avec une femme assise dedans et qui écrit].

Ensuite elle repart, elle se rend chez mon voisin, s'engage dans son entrée puis elle fait marche arrière et ensuite elle repasse devant la maison en roulant à une vitesse de tortue. Enfin, elle s'en va. Je l'imagine qui jette un dernier coup d'oeil par le rétroviseur, se voyant déjà dans la maison, assise derrière cette fenêtre en face d'un écran. Si elle savait que ce n'est pas un rêve qui se vit ici mais la fin de presque tous les miens, elle s'enfuirait bien vite. En moi, c'est le déluge, la mer de pleurs.

Je veux me reprendre, me ressaisir. Ce qu'il y a de bien avec la solitude, c'est d'apprendre à se consoler toute seule. N'avoir personne à qui cacher ses larmes, personne qui te dira de ne pas pleurer, personne qui ne supportera pas de te voir pleurer, personne pour s'inquiéter.

mouchoirs et café noir

Je récupère ce qu'il me reste de bon sens et attrape une boîte de mouchoirs en papier. N'est-ce pas ce qu'aurait fait la meilleure des psy, me donner des kleenex ? Non. Ce ne sont pas des kleenex mais des scotties supreme, mouchoirs blancs en papier, super épais, super doux, à trois épaisseurs, et bilingues. C'est doux ça madame, il suffisait de lire, il faut toujours lire ce qui est marqué sur les boîtes, il y a ça aussi juste en bas de la marque : « Fiers partisans de la Fondation canadienne du cancer du sein ». C'est bon la lecture, ça vous distrait de vos malheurs et ça rassure, tout le temps. Alors me voilà rassurée. Et en plus je viens d'apprendre que je pleurniche au moins pour une bonne cause. Wow, me voilà comme qui dirait consolée.

Je me lève, éponge la morve et l'eau salée. Me mouche dans les mouchoirs en papier super épais, super doux. Mmmm. Il reste du café ? Ce matin je le bois noir, il n'y a plus une goutte de lait dans cette maison depuis hier. Depuis que j'ai vidé le reste de mon lait Lactantia pur lait 2% partiellement écrémé dans la béchamel de mon plat d'endives au jambon en ajoutant toutefois un peu de crème, après avoir comme il se doit lu ce qui était écrit sur la boîte en carton. Juste avant de l'avoir lavée, séchée et déposée dans le panier à recyclage. Mais qu'est-ce qui me prend de vous raconter ma vie ?