24. 3601 motus, plus le titre

Quelques jours sans écrire en ligne, pour cause de broyage de noir.

Je me suis laissée descendre au fond de l'immonde trou limoneux, et puis lasse de gratter et d'analyser toujours les mêmes chimères qui traînent pas là, j'ai creusé un peu plus profond et découvert quelques perles et un rayon de soleil. J'ai ensuite tendu les bras vers le haut et je suis remontée.

Toujours avec l'idée de monitorer l'avancement des travaux, je cesse de compter les pages que j'écris, parce que le compte est encore trop petit. Cette histoire prend son temps, et mes propres mots me blessent comme si je posais les mains sur une plaque de feu. Même en changeant la police de caractères [du roman itou] pour une Courrier new, en 12 pt, je ne dépasse pas les onze pages, sans laisser trop de blancs. Et la onzième est bien pleine, tout de même. Mais horreur, je comptais la page titre et la page deux où je note quelques citations pertinentes qui pourront servir plus tard, en exergue ; ce qui veut dire qu'en soustrayant ces deux pages, je n'ai qu'un maigre neuf pages. Quoi, je recule au lieu d'avancer ?

Un peu découragée, j'ai songé à une autre méthode, j'allais mesurer les progrès en comptant les mots. Magique. L'outil statistique de Word en a trouvé 3601. C'est pas beau, ça ? 3601 mots bien écrits, sans fautes. J'ai relu et corrigé. Et mes mots sont sagement sinon follement alignés en rangs d'oignons sur 25 lignes par page couchées les unes à côté des autres et ça court et ça galope comme ça sur chacune de mes neuf premières pages. 3601 mots ça sonne bien et ce compte ne comprend pas les notes de bas de page, ni les en-tête ni les pieds de page. Soudain, j'ai vraiment l'impression d'avancer.

Comme ceux qui perdent du poids, j'inscrirai ce nombre en un décompte progressif. Au lieu de me voir perdre, je vais me voir grossir à vue d'oeil. Et si même, au pire du pire, si je n'ajoutais qu'un seul mot par jour, je ne perdrais pas mon temps.

Mais j'ai beau dire que ce journal en ligne en est un de « création », je ne ferai pas la même erreur que j'ai fait avec Épiphanie et les deux autres avortons littéraires, il n'y sera aucunement et jamais au grand jamais - et je me le jure, moi qui ne jure pas - question du contenu, ni des personnages, ni des noms, ni de l'histoire. Pas d'extraits, rien. Dommage pour ceux qui sont friands des fictions que j'inventais du temps de mes précédents cahiers.

Mon journal de création va plutôt servir de comptable, de moniteur, de surveillant général et de coach pour mesurer l'avancement des travaux et Annie Strohem deviendra le chef de chantier, la chargée de projet et je ne lui donne aucun droit de dévoiler quoi que ce soit au sujet de ce roman, pas même le titre provisoire et fétiche, parce que j'en ai trouvé un beau, même ça elle ne vous le dira pas non plus. Le mot d'ordre est motus. Je suis devenue jalouse comme une lionne de ma fiction.

J'aurai appris à mes dépens, avec Épiphanie, que l'écriture a besoin du secret, et du plus profond silence. Dévoiler la plus petite information concernant un personnage ou la description d'un lieu ou d'une émotion peuvent les tuer à tout jamais. Je n'ai plus envie de tuer mes romans. Je sais, je n'avais pas commis ces meurtres avec préméditation, disons que ce fut des cas d'homicide involontaire avec récidives et nombre de circonstances atténuantes. Les résultats sont les mêmes, ces romans en sont morts [et morts-nés, c'est encore pire] et les conséquences font très mal, et je n'ai plus envie de parler d'Épiphanie, jamais. Et si quelqu'un me pose des questions là-dessus je ne répondrai pas.

Je me suis levée tard et je respire beaucoup mieux. Pour fêter dignement l'événement, hier soir, je me suis ouvert un gros roman d'Hemingway [Mort dans l'après-midi] et un livre de Patricia Wells [Les 200 meilleures recettes de bistrot], mon livre de cuisine préféré, pour préparer le gratin dauphinois de madame Cartet.

Comme il n'y a pas de hasard, le livre s'est ouvert tout seul à la page 202 et je suis tombée sur le célèbre Alexandre Balthazar Grimod de la Reynière, qui disait ceci :

La vie est si courte qu'il est préférable de ne pas regarder trop en avant ou trop en arrière... Ainsi donc, étudiez le moyen de limiter votre bonheur dans votre verre et dans votre assiette.

Haut de page