J'ai encore passé ce soir de longues heures à lire. Je tourne avec regret la dernière page de Lune noire. J'aurais continué sur deux à trois cent pages de plus. Mais c'est Steinbeck, ça va. Ensuite j'ai repris le Journal de Thoreau [encore, mais ce soir je ne citerai pas]. Je lis tout le temps et je suis bien. J'ai recommencé à vivre en ermite, et je tente de tirer de mes regrets tout ce que je peux en tirer. Qui vivra verra. Ça ne sert à rien d'étouffer la peine. Je la soigne et je la bichonne et un jour elle prendra son intérêt en dehors de moi dans toute sa grandeur et son intégralité. Je me sens revivre pour jouir profondément, jusqu'au coeur de mes amours mortes. Je passe de longues heures dans le lit à lire, je transporte livres, carnets et crayons au café pour manger et boire, je traîne dans les rues, il faut marcher dans les parcs, et sur les trottoirs faire corps avec les autres les gens pareils que moi pour les voir comment ils sont légers, certains très proches, d'autres hagards et distants ; et les bons mots, les petits bonjours discrets et parfois curieux des voisins me font du bien comme un chaud soleil. Et je hante les librairies en dévalisant surtout les tablettes peu fréquentées, celles du bas, et les coins secrets remplis de trésors que plus personne ne lit. Ou presque. La nuit, la lune me rend heureuse, la ville me garde prisonnière quand je la trompe avec mon désir de migrer à la campagne pour y passer l'hiver. J'ouvre mon livre de botanique et je rêve encore comme une petite fille, je m'imagine fleur rose et fière et je me balance au vent au bout d'une longue tige vert pâle, belle et indiffêrente aux regards. Et en dépit de toutes mes rêveries, en dépit du fait que je travaille encore beaucoup trop et que je suis souvent fatiguée, avec des douleurs ici et là, je me laisse porter par le grand courant. Je sais d'instinct que c'est la meilleure voie. Et c'est encore avec mes livres que je passe les plus beaux moments de paix, et de liberté totale.