Le souffle court. Ennuis de santé. Envie de recréer l'illusion d'écrire pour elle, juste pour elle. La carte du monde est à l'envers. La grande mascarade l'écrase. Elle disait qu'elle avait mal comme si on l'avait rouée de coups. Je lui ferai du café noir. Avec beaucoup de sucre de canne. Je lui donnerai un long bain bouillant en prenant bien soin de faire déborder la baignoire à la façon du Saint-Laurent. Elle se lavera le coeur dans la mare des larmes. Après ce samedi de sabbat, jamais au grand jamais, jamais plus elle ne vous laissera lui faire du mal, je vous le jure. Elle gravera votre nom sur une pierre et elle la jettera en bas du pont Jacques-Cartier. Et si c'est pas assez, elle ira la jeter en bas du Grand Canyon. Elle aura pris soin de suspendre devant la scène le grand rideau de velours rouge sombre. Elle aura placé mille longues bougies de cire blanche dans les vieux candélabres en laiton à neuf branches. Dans une heure exactement elle les allumera une par une. Et quand le théâtre sera ruisselant de lumière, cela signifiera qu'un monde nouveau a été créé. Juste pour elle. Toc toc toc. Le rideau s'ouvre. Elle danse.

Connaissance totale de soi-même. Pouvoir encercler l'étendue de ses capacités, comme la main enveloppe une petite balle. Prendre son parti de la plus grande déchéance comme de quelque chose de connu, à l'intérieur de quoi on reste encore élastique. [Journal de K., 8 avril 1912]

Bientôt 15 heures. Je suis sortie faire des courses au centre Rockland malgré la toux et la douleur partout. Je fais comme hier, je fais comme si j'étais en forme. Vu des pères Noêl énormes. Acheté trois pyjamas. Fait trop froid pour coucher toute nue. Et puis si je m'habille pour dormir, peut-être que je guérirai, qui sait ? Un autre avantage, c'est que je vais pouvoir vivre en pyjama jour et nuit. Et puis, heureux hasard, j'ai eu un vrai coup de coeur pour une petite écharpe en fausse fourrure noire qui coûtait une fortune. Si douce. J'ai pensé c'est du luxe, j'achète pas ça, j'en ai pas «vraiment» besoin. Moi et ma logique. Je pourrais pas m'adonner à des obsessions moins souffrantes que l'écriture et l'amour, compulser comme les autres femmes dans des trucs dingues comme manger trop ou acheter des tas de choses inutiles ? Peut-être que ça me ferait du bien. Depuis que je suis sortie du magasin, j'arrête pas de penser à cette fourrure. Elle me manque. Et puis j'aurais été beaucoup plus jolie pour dormir, ce soir, avec mes trois pyjamas. Ei cette fausse bestiole autour du cou.