18. les mots sont comme des oiseaux qui voyagent

Quand j'écris ici, je ne fais rien de plus que coller des mots sur un écran d'ordinateur. Immédiatement je peux les lire. Ensuite je les fais voyager jusque sur un réseau où ils sont captés et relayés et recopiés sur d'autres écrans d'ordinateur où d'autres lecteurs que moi peuvent les lire le même jour, dans la minute qui suit.

Ce n'est pas comme sur le papier. Sur l'Internet, les mots sont comme des oiseaux qui voyagent. Ils s'exposent un moment aux regards et puis ils disparaissent. Les mots-écran sont in-tangibles, on ne peut les toucher du doigt, ils n'appartiennent vraiment à personne. Sur certains écrans, ils ne peuvent même pas être lus. Et si je les retirais du réseau, ou si quelqu'un les détruisait, ils ne seraient plus là, ils n'existeraient plus à part dans la mémoire des gadgets qui stockent et cachent les textes.

Un homme est mort : son corps n'est plus que poussière
Et les siens ont disparu de cette terre
C'est un livre qui fera revivre sa mémoire
Dans la bouche de celui qui le lit.*

Quand j'écris sur du papier, je ne fais rien de plus que coller des mots sur du papier. Mais ce papier pourra être recopié plusieurs fois et devenir un livre et se retrouver un jour entre les mains des personnes qui le liront et il se retrouvera sur les rayons d'une bibliothèque. Il voyagera ainsi partout dans le monde porté par des feuilles. Il pourra être noyé, brûlé, ce sera un objet véritable avec un corps et un âme. J'aurais beau essayer, je ne pourrais jamais retracer et retirer de la circulation les livres que j'ai écrits. Si je publie une deuxième fois le même livre, je pourrai toutefois apporter des modifications au texte initial. Un auteur a le droit et le devoir de faire les changements qu'il veut à ses propres textes. Comme un lecteur a le droit de comprendre comme il veut le texte qu'il est en train de lire.

Cependant, les mots que je colle sur l'écran de l'ordinateur, ceux de l'Internet, peuvent-ils être les mêmes que ceux que je colle sur le papier pour en faire des livres ? J'ai longtemps pensé que oui. Et depuis peu, j'ai compris que non.

Et depuis que j'ai compris cela, je remets en question l'écriture telle que je la pratique sur l'internet. Je médite ici uniquement sur la sorte d'écriture qui est la mienne, sur ce que j'écris, moi. Mon commentaire n'analyse pas et ne vise pas le contenu des publications des autres auteurs de journaux et de blogs. Chacun fait ce qu'il veut, comme il veut, selon ses objectifs et ses capacités à gérer la chose. Si j'écris mes réflexions aujourd'hui, c'est tout d'abord pour m'aider à y voir un peu plus clair et en même temps éclairer mes lecteurs sur ce qui se passe.

Donc, je réfléchis et médite sur la nature de me textes, et sur les échanges avec les lecteurs, sur ce que je transforme en mots et au destin qui attend ces mots. Ce n'est pas pour rien que j'ai suspendu la publication du Journal de Script. Je veux bien sûr le déménager dans mon nouvel espace web. Mais il y a autre chose : plus j'y pense, plus je crois qu'il sera nécessaire que je révise attentivement le Journal avant de le republier. Je suis la seule responsable de ce que contient ce journal. Il n'est pas là pour écrire l'histoire, surtout pas. Ce n'est qu'un journal, une infime partie de mon histoire à moi, de ma vie et ce n'est pas moi. Ce sont des mots.

Quand on écrit un livre, on a le temps de construire le manuscrit, de le relire après l'avoir laissé déposer, de sorte que, lorsqu'il devient public, on a eu le temps de le peaufiner et de prendre une distance critique permettant de mesurer l'impact de la diffusion de son contenu pour soi et pour les autres. Sur l'Internet, avec un journal, ce temps de réflexion est aboli. Et je ressens cela comme un manque de liberté. S'il faut livrer de l'instantané et ne plus jamais y toucher, autant me résigner à écrire des banalités, du n'importe quoi. Autant écrire autre chose, et c'est ce que je fais depuis peu, j'essaie de trouver une alternative viable, une autre façon de faire. Peut-être que je ne trouverai rien. J'essaie, j'expérimente. Je publierai probablement une édition révisée et commentée du Journal de Script. Je dis probablement, parce que aujourd'hui, je ne sais pas. Je fais le point.

Je préfère la lecture d'un livre à la lecture à l'écran. J'ai le choix. Je choisis la paix du corps et du coeur. Je choisis de goûter la nature tous les jours de ma vie. Parce qu'en dehors de tout cela, qui n'est rien en comparaison avec la beauté du monde, juste une poussière d'étoiles, la vie est belle. Si belle. J'ai un grand herbier dans lequel je colle des feuilles et des fleurs sauvages que je recueille et dont je note les noms en latin, avec la date. Souvent, je le feuillette et je regarde mes trésors. Parfois, il arrive que certaines feuilles ou fleurs brunissent et pourrissent. Celles-là, je les enlève. Ce journal est comme mon herbier, d'une certaine façon. Si quelque chose pourrissait, il me faudrait l'enlever. Les choses mortes ne m'intéressent pas, elle doivent retourner à la terre. Redevenir poussière. Il n'appartient qu'à moi de faire ce geste de les jeter, à moi et à personne d'autre.

_____________
* par un scribe de l'Égypte, vers 1300

Haut de page