9. les fourmis [suite et fin]

J'ai peu dormi la nuit dernière. Peu n'est pas le mot juste. Entre deux et six heures du matin, j'étais dans mon lit et j'avais les yeux fermés. Avant deux heures, plus précisément entre 22 heures et deux heures du matin, j'ai écrit. Et puis vers deux heures du matin et quelques, je me suis couchée. Je me disais : il faut que je dorme, donc je dors. Un leitmotiv qui me retenait là, enchaînée à ce lit comme pour un voyage forcé au fond d'un container dans un cargo géant sans horaire ni destination, infesté de rats, fuyant un pays où la guerre a tout rasé et espérant au bout de mes peines mettre le pied sur un sol accueillant dans un monde nouveau, doux et civil, que j'étais certaine de voir se lever en même temps que l'aube. Naviguant ainsi, je sombrai dans une sorte d'état trouble comme de la vase. Je m'enlisai là-dedans et je restai là sans bouger presque, la tête incrustée dans l'oreiller, trop épuisée et nauséeuse pour émerger, me lever, et faire quelque chose d'utile. À six heures, je me suis levée et j'ai écrit.

[...]

La chaleur d'aujourd'hui était étouffante. C'est bon.

J'ai finalement acheté du poison pour exterminer mes fourmis. J'ai pensé à Emma Bovary. S'exterminer soi-même avec de la poudre, c'est plus propre et puis il me semble que ça doit faire moins mal qu'avec un pistolet ou un couteau de cuisine. Si je mangeais cette poudre, est-ce que les fourmis me grignoteraient toute et qu'après elles seraient mortes elles aussi ? On ferait ainsi d'une pierre deux coups ?

Image : une diariste du web bouffe du fourmicide jusqu'à ce que suicide corporel s'ensuive comme la grande Emma Bovary, mais en l'écrivant tout le long et de tout son long avec ses dix petits doigts. A-t-on déjà assisté à la mort de la diariste en direct ? Je veux dire live écrite à mesure ? Une magnifique page où la [ou le] diariste décrirait avec foule détails morbides chacune des phases de son agonie sur le plancher du salon, couchée à côté de son clavier pour pitonner et bidouiller jusqu'à son dernier soupir, juste à côté des grosses plantes tropicales pleines de maladies ? Si quelqu'un a déjà vu un journal comme ça sur l'Internet, prière de me laisser un commentaire avant que lesfourmis ne grignotent cet ordinateur.

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