126. samedi matin

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Vendredi soir. Nietzsche fait toc toc toc à ma porte, j'ouvre et il me prend dans ses bras. Après il va dans la cuisine et il entre dans la dépense pour choisir des légumes, des fruits, du fromage et une bouteille de vin rouge [très rouge]. Ensuite il prépare le dîner, ses fameux homards à l'armoricaine, et alors pendant qu'il fait tout ça nous buvons et il parle, il parle sans arrêt. Parfois je l'interromps sans le vouloir, avec cette envie folle de mêler mes idées aux siennes. S'il me dit de me taire, je n'aime pas ça. Je me tais.

Se donner à la vie c'est peut-être vivre dangereusement, dit-il, c’est se comporter de telle manière que l’on est constamment sur le point d’enfreindre quelque loi naturelle, et cette façon de vivre, instable et périlleuse, se paie tôt ou tard par quelque infirmité durable, par la folie ou par la mort. Je l’approuve.

J'allume les bougies. Je mets une nappe blanche avec de grands oiseaux de soie bleus brodés en relief, je place les assiettes, les ustensiles, les serviettes brodées de grands oiseaux en fils de soie bleus [en relief], les plateaux de fruits et une carafe d'eau. Il apporte les plats un par un et nous mangeons longtemps, sans nous presser. Je parle, je parle et parfois il m'interrompt pour ouvrir son carnet noir et prendre des notes, des idées qui lui viennent et qu'il ne veut pas oublier. Je me tais mais je ne pense pas moins que l'homme qui me fera taire n'est pas encore né.

Il m'amène ensuite dans le grand lit et me couche près de lui. Je m'allonge sur le dos. Il se penche sur moi, caresse mon visage et mes cheveux. Il place son grand corps tout près du mien, juste en face et il me regarde au fond des yeux en disant tu es belle, je t'aime. Il reste près de moi. Tout près. La nuit, je caresse son dos, ses bras, pour sentir la douceur ferme de sa peau.

Samedi matin. Je prends le café sur le balcon, au soleil. Les feuilles vert tendre du vieil érable sont écloses mais elles n'ont pas encore atteint leur taille adulte. Sur une branche, il y a un petit oiseau avec le ventre jaune pâle. Un écureuil à fourrure noire pourchasse un écureuil gris, chétif.

Il dort encore. Il aime par-dessus tout dormir et prendre soin avec moi de cette grande maison qui craque, parce que toute seule je n'y arrive pas. Je suis bien là, sans rien faire d'autre que de vivre et aimer de mon mieux et de me laisser aimer doucement, tendrement.

Je parle avec O. au téléphone longtemps, ça fait du bien, elle dit : ce que je veux de la vie ça n'est rien d'autre que ça. Moi aussi : une maison des livres du soleil et des amis, du vin rouge et tant de livres à écrire tant de choses à faire se donner à la vie ne rien laisser abandonné de soi ou de ses désirs.

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