67. un trait à l'encre de Chine bleue

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Hier soir, en rentrant dans le noir, me dit Théo, j'ai rêvé qu'un lutin m'arrêtait sur mon chemin pour me demander un service. Étonné, je me suis arrêté.

Il m'a dit qu'il fallait que j'arrive à te convaincre de quelque chose. Je lui ai demandé s'il était réel ou quoi. Il m'a dit que oui et il m'a fait toucher sa main.

Le lutin était petit et il avait une lanterne minuscule accrochée au bout d'un bâton. Il m'a raconté qu'il existait beaucoup de lutins dans le monde mais que les hommes ne les voyaient pas parce que les lutins se cachent.

Alors je lui ai demandé ce que je pouvais faire. Il m'a expliqué qu'il fallait que j'arrive à te convaincre d'écrire le grand livre des lutins qui explique leur vie, leurs coutumes et leurs légendes. Que c'était le seul moyen pour eux d'exister et de pouvoir se révéler au monde. Bref de sauver son peuple.

Il m'a dit aussi qu'il t'avait déjà rencontrée il y a longtemps et qu'il t'avait demandé d'écrire des livres. Et puis que tu n'y avais pas trop cru car tu étais petite. Et que maintenant tu évitais de le rencontrer. C'est pour cela qu'il avait décidé de demander à quelqu'un de l'aider, quelqu'un qui aurait accès à toi là ou personne d'autre n'a accès.

J'ai promis au petit homme que je t'en parlerais. Ils attendent beaucoup de toi, tu sais. Il faut que tu écrives ces livres pour eux.

[...]

C'est tout ? Ils veulent que je leur écrive une petite bible avec ça ?

Théo fait décidément de drôles de rencontres. Et juste au bon moment, quand cette histoire commence à me peser et que l'envie de fuir me reprend.

À la page 253 de l'automne 2001, j'avais écrit des trucs sur mes cheveux et les noeuds de lutins. Je pense que ces mots-là pourraient faire partie du grand livre des lutins. Mais il y a un truc qui me dérange un peu là-dedans, c'est le côté enfantin. Je ne renie pas l'enfance, bien au contraire, mais j'ai un peu de mal avec les histoires de lutins et caetera...

Et puis j'ai envie de recopier ici la page 253 [une fois n'est pas coutume] pour faire plaisir au petit lutin que Théo a rencontré hier soir. Et puis ce sont peut-être les lutins qui m'ont envoyé cette grippe. Parce que hier matin, après avoir mis en ligne la page 65, j'ai pensé arrêter d'écrire sur les lutins et depuis, j'ai le nez comme une tomate au poivre de cayenne. La grippe...

« Quand j'écris, je suis une fleur. Indifférente. Quand j'aime, je suis une fleur qui s'agite au vent. Sauf que je ne sais pas dans quelle direction souffle le vent. Je ne sais pas. Je tente de suivre le chemin du coeur et je réalise que je ne supporte pas le vent. Je me retrouve sur le dos, par terre. Pouf !

Je me lève ce matin et je trouve plein de noeuds de lutins dans mes cheveux. J'ai la tête comme un voyage de foin. Flash back. J'ai sept ans. Je descends l'escalier en sautant d'un pied sur l'autre. Ça sent bon le café dans la cuisine. Le pain grillé. C'est fou, je ne me souviens plus du reste.

Quand tu étais petite et que tu te levais le matin, ou l'après-midi après la sieste, ta mère disait que les lutins étaient venus faire des noeuds dans tes cheveux. Elle devait croire vraiment à l'existence des lutins parce qu'elle t'en parlait souvent. Très souvent.

Avec elle, vous alliez dans la forêt; là, elle te montrait les petits endroits où ils vivent. Et elle faisait chut avec un doigt sur les lèvres, et elle ajoutait, faut pas les déranger. Ce qui fait que tu crois aussi qu'il doit bien y avoir des lutins à certains endroits privilégiés, pas partout. Tu as quatre ans et tu vis avec des lutins. Ils se sont installés à l'intérieur des murs dans différentes pièces de la maison. Et tu leur portes à manger, et de l'eau. Tu parles avec eux. Quand tu as des sous, tu glisses les pièces dans les fentes du plancher ou encore dans les petites ouvertures dans le bas des murs [trop petites pour les souris] pour qu'ils aient leur argent bien à eux.

Tu n'as jamais très bien compris ce qu'ils font de tout cet argent que tu leur donnes. Chaque matin, tu entres dans la chambre de ta mère pour fureter un peu dans ses affaires. Elle a plein de petites pièces qui brillent : des perles tombées d'un collier, des petits diamants décollés de ses broches, des dents de peignes, des bouts de rubans rouges et bleus. Et elle jette toutes ces jolies couleurs qui sentent encore tellement bon la maman dans une corbeille en osier. Des trésors. Tu es rusée. Tu fais ta tournée matinale avant qu'elle ne procède au grand nettoyage. Tu ramasses tout.

OK. Je continue.

Un jour, je me suis haussée sur la pointe des pieds et j'ai vu tout ce qu'elle cachait sur le haut de sa commode. Il y avait un jolie boîte ronde en bois, avec un couvercle. Elle sentait bon, il y avait déjà eu de la poudre rose dedans. De la poudre pour les joues.

Quand ça sent trop bon, je passe un doigt dessus et je sens. Hummm. Bon, mais vide. Vide.

Je me suis dépêchée de verser de l'eau dans la boîte, pour voir s'ils allaient penser à venir chercher jusque là.

Je suis retournée voir la boîte l'après-midi et l'eau avait complètement disparu. J'ai rempli la boîte. Le lendemain ? vide à nouveau. Et ainsi de suite pendant au moins trente deux jours, je m'en souviens j'allais pas encore à l'école et je faisais un trait à l'encre de Chine bleue sur les chiffres du calendrier en attendant d'y aller.

J'ai compté 32 jours. Je me demande ce qu'ils faisaient avec toute cette eau. Une fois, ils ont pris aussi le calendrier. Et puis un beau matin, j'arrive et qu'est-ce que je vois ? la boîte est fendue en deux et toute gonflée. L'eau a donc cassé la boîte ? C'est un coup des lutins ?

Je me demande aussi ce qu'ils pouvaient bien acheter avec toutes les pièces que j'ai égarées, çà et là. J'en avais un bol rempli sur le bord de mon bureau. Le bol n'arrêtait pas de se casser la margoulette sur la moquette et ma mère disait qu'elle allait finir vraiment très riche à chaque fois qu'elle rangeait ma chambre.

J'ai toujours su qu'elle se moquait un peu mais finalement, les pièces ont fini par disparaître vraiment du bol et pour finir, le bol fut vide. On eut dit que quelqu'un était venu se servir pendant une de mes nuits. Je me suis dit que j'aurais dû me lever pour surveiller. Ou au moins, accrocher une ficelle avec des clochettes pour le cas où. Mais bon.

J'ai attendu quelques jours mais ma mère n'a pas eu l'air de devenir super riche. Même après trois rangements successifs de ma chambre.

J'ai bien dû me rendre à l'évidence : les lutins ramassent ce qui traîne ou bien, inconsciemment, je continue à mettre des sous dans les crevasses des murs et sous le faîte des toits.

Dans les deux cas, le résultat est le même. Ce que j'ai le plus de mal à comprendre c'est pourquoi ils ramassent les sous et pas les cailloux, les poupées et les feuilles qui traînent partout dans mes livres et sous mon lit. Les sous, ça leur sert à rien ! Si ?

Avec des sous ils peuvent peut-être faire fondre des montagnes de pièces d'argent pour se faire des chaises en argent massif, avec incrustations de grains de riz et de pois chiches. Ils pourraient même faire des dizaines de couverts avec une seule pièce. Ils doivent sûrement apprécier les pièces de cuivre parce que ça permet d'avoir des casseroles de première qualité, surtout que le cuivre est déjà poli par l'usure et malaxé par toute la sueur du monde. Des poignées de porte, des clefs et toute sortes de choses dont je n'ai même pas idée. Alors qu'un caillou, finalement, ça paraît vraiment pauvre et les plumes d'oiseau c'est un peu trop monnaie courante, surtout dans la nature.

De toutes façons, une partie des miennes a le bout plein d'encre de Chine. De l'encre verte, noire et même bleu turquoise. Ça fait des taches sur la moquette et ça ne plaît pas à tout le monde.

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