65. il y avait aussi des oiseaux dans le même vortex que moi

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Je n'aurais peut être pas dû mettre autant de temps à me rendre compte qu'il fallait que je comprenne tout. J'étais toute petite au milieu de ces grandes choses qui m'entouraient mais elles me parlaient, elles me murmuraient la magnificence de leur secrets à découvrir.

Les sourcils toujours froncés, j'étais hantée par la folie d'observer et de noter. La matière se devait de passer par mon appréhension, ma compréhension et pour finir, la transcription exacte de l'essence des choses. Carnets.

Oui. Il fallait que je vienne à bout de ces contenants qui cachaient tous mes carnets. Chaque matin je les sortais des boîtes et des paniers et je les laissais faire ce qu'ils voulaient.

Ensuite j'ouvrais l'étui à crayon en bois qui sentait fort les peluches de gomme à effacer et la sueur au bout des doigts quand je tiens mon crayon trop fort et que c'est tout rouge et je libérais les crayons et les petits ciseaux et les plumes et caetera. Allez ouste, tout le monde dehors. Maintenant on peut jouer.

Ensuite je griffonnais griffonnais et après, j'étais fatiguée et je m'endormais d'un seul coup, sur place. Ça se passait toujours comme ça.

Je n'ai jamais rien compris à tout ça. Quand je me réveillais, ils les avaient tous cachés une autre fois dans les paniers. Mes beaux carnets. Ceux que je préférais avaient une couverture veloutée si douce que les Images dessus brillaient au soleil et que je pouvais voir mon reflet dedans.

Pas croyable ça. J'ai insisté un peu, je ne sais pas trop, j'ai pas pensé à cocher le calendrier, qui d'ailleurs continuait toujours d'avoir disparu. Et puis fatiguée de ce jeu, j'ai caché un petit magnétophone près de ma dernière exposition. Et j'ai pris mon carnet jaune orange, celui qui a des spirales de métal noir et j'ai tout noté, oui, tout tout, enfin, juste les noms des carnets et la disposition et la quantité et des signes, des lignes, des colonnes de chiffres.

Et ensuite j'ai fait disparaître le carnet janune orange pour pas qu'on me le prenne comme les autres fois et le calendrier et l'eau et les pièces de monnaie. J'ai noté. Comme ça, je m'en souviendrai peut-être.

Maintenant, je me demande bien où est passé mon carnet de poésie. Il faut que je le retrouve. Zut. Je ne me souviens plus où je l'ai encore trop bien caché lui aussi.

Mais avant, je me souviens d'un jour, quand j'étais petite. Ce jour-là, comme on en avait l'habitude après la sieste du matin, on a mis nos mitaines et nos manteaux et on est partis avec maman et le chien Wiski faire une promenade dans la forêt. On avait pas sitôt mis le premier pied à la lisière des arbres qu'un chat a dégringolé en bas d'un sapin à la vitesse de l'éclair. Et puis tout de suite après, deux ou trois rayons lumineux sont apparus. J'ai bien pensé qu'il y avait un rapport entre tout ça.

Le chat il attendait là pourquoi ? Il était là, mais si, par hasard j'avais décidé qu'aujourd'hui on allait se passer de promenade qu'aurait bien pu faire le chat ? Suis-je si indépendante du soleil, des rayons et de l'avenir prépondérant que joue Wiski dans un script où on pourrait croire que je joue le role principal ? Curieusement, rien n'a paru vouloir se passer. Wiski n'a pas daigné réagir et les rayons n'ont pas jugé opportun d'apporter une musique de circonstance pour une balade qui voulait s'annoncer...

...plutôt essoufflante. J'ai regardé maman qui scrutait par delà les buissons et j'ai interrogé son savoir du monde avec mon silence coté à 7,9. J'ai eu ma réponse tout à la fois mitigée et naturelle : t'es la plus belle... on peut pas tout comprendre... cours donc devant...

J'ai couru, avec un arrière goût qui sentait le je-me-suis-faite-avoir, avec un zeste de comme-d-habitude-mais-c-est-si-bon. J'ai couru devant, loin loin devant. Et puis : badaboum!

Je me souviens que je courais, courais de plus en plus vite. À chaque pas, mes pieds rebondissaient sur le sol et je montais un peu plus haut. À un moment donné, je me suis vraiment sentie comme emportée dans une sorte de tourbillon. Ça doit être ça qu'on appelle un « vortex ».

C'est ça. J'ai été emportée dans un vortex rocheux. Je me voyais monter en chute libre dans le vortex. Les parois rocheuses s'enroulaient en spirale autour de moi et c'était vraiment la plus magique expérience que j'avais faite de toute ma vie. Je riais. Le plus beau, c'est qu'il y avait aussi des oiseaux dans le même vortex que moi.

J'aurais bien voulu discuter un peu, regarder et écouter mais déjà je disparaissais ailleurs. Prisonnière de la roche, mon corps était enfermé dans l'inanimation causé par le contact minéral et la granularité de toute cette non vie.

J'aurais pu me trouver ailleurs dans mon univers d'espace temps mais peu importait en fait. Je n'eus même pas besoin de lever les yeux : déjà ils s'approchaient et on entendait de petits grelots.

Voilà, mes amis les Lutins s'en venaient me chercher. Je le sentais, ils venaient me délivrer. Mais je n'étais plus certaine de vouloir me séparer de mon vortex.

Pour une fois que je pouvais écrire librement. On ne le sait pas mais les vortex sont pleins de muses.

Je glissai alors la main dans la poche de mon kangourou et fiouuuu, j'étais soulagée. Heureusement il me restait un peu de fromage et quelques sous pour les Lutins.

J'attendis patiemment que mon corps soit transporté. Je voyais le ciel, les feuilles et des grelots partout. Ils m'emportaient et mon vortex avec moi.

Prisonnière de cette cage de Faraday j'étais à la fois sereine et impuissante face à la petite agitation pressée et souriante qui se déployait autour de moi.

On prit plein Nord. Puis Nord-Est. Je voyais les troncs qui couraient vers l'infini, loin derrière et le soleil qui se cachait s'amusait à m'éblouir à quelques passages stratégiques. Nous nous déplacions si rapidement. J'allais peut être me perdre quelque part.

Et puis nous atteignîmes un chêne d'un âge respectable. On me redressa. J'en eus le souffle coupé : tous leurs yeux me regardaient. Je ne comprenais plus rien, absolument rien à rien.

J'avais mis tellement de temps à me faire à l'idée qu'il fallait que je comprenne tout. J'avais le souffle coupé à cause de ces dizaines de petits yeux espiègles et rieurs qui me regardaient et aussi à force de ne plus rien comprendre.

Puis je me rassurai en me disant « il n'y a rien à comprendre ? on verra ce qu'on verra. Je ne donne pas ma langue au chat...».

J'étais assise dans les plus hautes branches d'un vieux chêne, Théo était couché là et il dormait. Je lui ai donné un petit bisou et il a ouvert les yeux. Ensuite, je ne sais pas pourquoi, j'ai pleuré. Pas longtemps.

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