63. ceci est le récit authentique de la première mort de Théo

viburnum

Le 25 avril 1582, me raconta Théo, dans mon bureau personnel niché tout en haut d'un immeuble de 90 étages jouxtant celui ou se trouvait mon groupe d'experts, dans une ambiance qui sentait le cigare et l'anxiété, je patientais et je me rongeais les sangs jusqu'à l'os.

J'attendais ton appel, nerveux. Mais j'arrivais à me faire une raison raisonnante sous le ciel bleu fixe de Valbonne avec sa vue sur la mer au loin et quelques mouettes qui se permettaient ça et là de virevolter pour déterminer si oui ou non elles allaient se poser au soleil ou plutôt aller nager dans la mer. Je faisais néanmoins les cent pas le long de la baie vitrée.

La moquette absorbait mes pas. La petite plante verte qu'on avait mise en face de l'immensité du ciel regrettait de ne pouvoir se cacher face à la puissante lumière. Et en plus, à chacun de mes passages, je devais faire un détour pour l'éviter. Pris de vertige, je me mis à scruter l'horizon très loin, vers là-bas. Et puis le téléphone sonna.

[...]

C'était toi.

[...]

- Allô?

- Allô? Tu es là ? tu es vraiment là au bout du fil? J'ai peine à le croire, dis-je.

- Euh...

[Oups, pourquoi il dit ça, on dirait que ce dialogue s'enligne mal... c'est peut-être à cause de mon accent québécois.]

- Si tu savais toutes les ruses que j'ai dû déployer pour les décider à installer un téléphone dans ma chambre !

- Ah bon ? Ils te laissent plus aller à la cabine ?

- La cabine, c'est moche; c'est plein de toiles d'araignées, j'aime pas trop ça y aller. Et puis une fois, je suis restée coincée dedans toute la nuit. Ils avaient oublié de venir me chercher.

[Je me demande bien pourquoi je dis tout le temps que je suis coincée, c'est pas vrai du tout. Ça doit être une vieille habitude de diariste online. Mais je me sens mieux après l'avoir dit, alors je vais le dire, tant pis. J'ai pas à me justifier.]

[Ça c'est tout elle, ça, se murmurait Théo dans son fort intérieur capitonné en fourure de minou blanc. Coincée. J'ai l'impression qu'elle est toujours coincée.]

- Je te crois pas, dit Théo. Tu mens encore, c'est ca hein ?

- Si je mens? Mieux mourir que mentir.

[Mais pourquoi il croit toujours que je mens ?]

- Arf. Enfin, je mens un tout petit peu parfois, mais c'est de tout petits mensonges anodins qui font juste ajouter un peu de soleil sur la vie. Je te mentirais pas à toi, ça, jamais, Théo. Dis donc, tu crois que tu pourras me l'envoyer bientôt ce riz?

- Tu l'as toujours pas reçu ?... C'est bien ce que je craignais... Tu n'as pas mangé depuis combien de jours ?

- Si je sais compter, ça fera bientôt 25 jours, trois heures, 28 minutes et 59 secondes. Pourquoi ?

Mon dieu. Elle est foutue, se dit Théo. Ça arrivera jamais à temps. Merde, merde. Et puis il fit un homme de lui :

- Écoute-moi bien. La barre optimale est située à 14 jours et la barre maximale à 21 jours. Et ça, c'est juste si nos calculs sont exacts. Je me demande si on va y arriver. Tu peux tenir encore combien de temps ?

- Trois jours maximum. Mais dis-moi, n'y aurait-il pas un endroit, je sais pas, une sorte de consigne où je pourrais aller chercher tes lettres moi-même ? Ainsi, je gagnerais un peu de temps. J'ai tellement faim, des fois ma vision est toute embrouillée. Désolée, écoute pas ça, je te raconte ce que j'écrivais à l'instant dans mon roman. Fais pas attention Théo, je délire encore.

Gloups, fit Théo. Elle est totalement foutue...

[Mais qu'est-ce que je peux lui dire dans une situation pareille? Bon, des fois, faut savoir être réaliste et franc.]

- Putain. Tu vas mourir et j'aurai rien pu faire... cria-t-il en s'étranglant presque.

- Je peux pas mourir, lui répondis-je, c'est déjà fait. Je viens de mourir de ma belle mort dans un email et aussi dans mon journal online et ce matin je me suis noyée dans ma baignoire à pattes.

[Bien évidemment. J'aurais dû m'en douter. À elle, tout lui paraît si simple. La mort ! Rien que ça. On a pas idée. Son Internet, ça m'enrage.]

- T'es encore connectée à ce satané truc ? Vas-tu décrocher à la fin ??? Et puis tu fais quoi en ce moment ? Et pourquoi tu m'appelais au fait? Je me ronge les sangs et toi tu t'amuses à mourir dans mon dos !

- Je m'amuse pas du tout Théo. Sache que c'est mon gagne pain, écrire. Enfin, ce qu'on appelle « pain » ici. Une misère.

- C'est bien ce que je dis. Tu devrais changer de métier. Regarde-moi : je fais des affaires dans le monde entier maintenant parce que le concept des diligences se vend à merveille. Il y a des travaux qui sont nobles et d'autres non. Mais excuse-moi de te dire ça, déjà que tu ne manges pas à ta faim... Je suis un monstre.

- Tu as raison. Écoute. Je dois raccrocher maintenant, je vois une diligence sur la route, ce sont peut-être tes lettres. Au revoir Théo.

- Euh. ouais, mais fais au moins attention au... gre beuleu.. kof, kof...

C'est alors que dans un éclair de génie autobiographique, Théo prit sa plume et écri-vit : « je me suis rendu compte tout d'un coup que je finissais de m'étrangler dans un dernier râle et puis je tombai raide mort pour la première fois de toute ma vie sur la moquette qui tenta d'amortir ma chute près de la petite plante verte. »

Ceci est le récit authentique de la première mort de Théo.

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