43. les légendes sont des histoires qui font du bien à l'âme

Dimanche. Il pleut. Je marche sur la plage déserte avec L. Les goélands tournent en rond sur la grève. L. me fait remarquer qu'ils tournent toujours leurs becs en direction du vent. Je les regarde marcher à petits pas pressés sous la pluie. De temps en temps, un petit groupe de goélands s'envolent. Pour aller où ?

Il pleut depuis que je suis ici. Un homme au village a dit, avec son accent du midi : ici, quand il pleut deux jours d'affilée, on se met à pleurer, alors je pleure. C'est pas à cause de la pluie.

Sur la plage, il pleut et je marche, je marche avec les pieds mouillés, le jean détrempé. Les cheveux au vent, la tête sous le parapluie. Le silence, le bruit des vagues. Le silence qui n'est pas lourd, qui ne met pas mal à l'aise. Et cette légende de l'ours, celui du voyage dans la montagne me hante.

Je l'ai lue et relue. La femme qui l'a écrit le tenait d'un vétéran de la deuxième guerre, elle en a fait une version littéraire très détaillée pour son livre.

Je lis plusieurs fois cette légende tirée d'un petit conte japonais. Il faut que je la réécrive à mon tour. Avec mes mots. Cela me fait du bien à l'âme. J'ai commencé hier et je n'ai pas terminé la version manuscrite qui dort dans mon cahier depuis quelques heures déjà. Les légendes ne doivent pas dormir trop longtemps. Je recopie ? OK.

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Tsukino Waguma : la légende de l'ours brun qui vivait dans la montagne

Cette histoire s'est passée au Japon il y a de cela très longtemps. On raconte qu'une jeune femme très douce et très timide vivait dans une forêt de pins odorants et de mimosas. Dans cette région, les mimosas sont toujours en fleurs. Le mari de cette femme s'était enrôlé dans l'armée pour aller faire la guerre. La guerre fut une guerre très cruelle qui a duré trop longtemps, comme toutes les guerres.

Un jour pourtant la guerre se termine et l'homme rentre chez lui épuisé et d'une humeur si massacrante qu'il refuse d'entrer dans la maison. Il décide de s'installer dans la forêt et il se met à vivre là jour et nuit. Il dort par terre avec les animaux.

La femme est si contente de le voir arriver qu'elle court vite au marché et elle fait des tas de provisions. Elle cuisine des jours et des jours pour préparer les mets les plus fins : des boulettes de riz au safran, des terrines de saumon fumé du Pacifique, des chips Miss Vicky, du poulet Tandoori, du jambon de Parmes avec des figues, du canard laqué et des pâtisseries et même une tarte Tatin, des steaks et quelques pan bagnat et une fougasse aux olives et du pâté chinois et aussi des huitres fraîches et des gambas avec du vin rosé et du champagne de 350 ans d'âge et du chocolat, des truffes et plein d'autres mets qu'il serait trop long d'énumérer ici.

Un beau matin, quand elle se rend compte que son mari restera dehors, elle prépare un grand plateau et elle met sur le plateau les plats qu'elle a préparés avec amour. Elle se dirige vers la forêt, s'agenouille devant l'homme et dépose doucement le plateau à son côté. Après un bon repas se dit-elle, il se sentira beaucoup mieux.

Mais l'homme, au lieu de manger, se met en colère. Il se lève et il donne des coups de pied sur le plateau et il envoie rouler les chips et les steaks et les chocolats et les bonnes bouteilles dans l'herbe et il crie, il crie : va-t-en, va-t-en, laisse-moi tranquille, laisse moi tout seul. L'homme est si rouge de rage que la femme a peur et elle se sauve dans la maison.

Le lendemain et les jours suivants elle recommence, mais ça se termine toujours pareil, dans une violente colère avec l'homme qui crie et qui casse tout. À bout de ressources, elle finit par se dire qu'elle ferait mieux de consulter la guérisseuse pour avoir au moins une potion pour guérir son homme de ce mal étrange.

Mais la guérisseuse lui dit hélas, il existe bien un remède, mais je ne peux te le préparer parce qu'il me manque un ingrédient, c'est le poil d'un ours brun qui vit dant la montagne. Tu vois, il existe une chance que ton mari guérisse de sa rage; pour cela, tu dois te rendre ton même dans la montagne, l'escalader et trouver l'ours brun. Ensuite, tu arracheras un poil de sa fourrure en croissant de lune qu'il porte autour du cou et tu me l'apporteras.

Loin de se laisser décourager, la femme qui était très amoureuse remercie affectueusement la guérisseuse, toute contente de voir qu'il existe au moins une chance de faire quelque chose. Et tout de suite après, elle prépare son sac et part en voyage à la recherche de l'ours.

Arrivée au pied de la montagne, la femme chante Arigato pour saluer la montagne, ce qui peut se traduire par merci de me laisser escalader ton corps.

Puis elle emprunte les sentiers abrupts et monte sans s'arrêter et une fois sur le premier plateau tout recouvert de magnifiques grands arbres elle chante à nouveau Arigato pour les remercier d'écarter leurs branches et leurs feuilles pour la laisser passer.

***

Voilà. Je suis rendu ici dans ma version personnelle de la légende. La suite demain, si je peux.

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