16. structurer mon insoumission

salvia divinorum

Elle se tend tout entière dans un même dessein : échapper par le haut à la fatalité du bas ; éluder, transgresser la lourde et sombre loi, se délivrer, briser l'étroite sphère, inventer ou invoquer des ailes, s'évader le plus loin possible, vaincre l'espace où le destin l'enferme, se rapprocher d'un autre règne, pénétrer dans le monde mouvant et animé... Qu'elle y parvienne n'est-ce pas aussi surprenant que si nous réussissions à vivre hors du temps qu'un autre destin nous assigne, ou à nous introduire dans un univers libéré des lois les plus pesantes de la matière ?
[Maurice Maeterlinck]

...la fleur me donne un prodigieux exemple d'insoumission, de courage, de persévérance et d'ingéniosité.

Je songe à mon perpétuel besoin de mouvement, à mon appétit d'espace et de découverte, est-ce de l'insoumission ? serait-ce, comme chez les fleurs, un besoin vital d'échapper à la fatalité du bas, celle qui me vient des racines ?

M'interroger sur mes origines, me demander pourquoi je parle cette langue-là, qui n'en est pas une, pourquoi je suis née dans ce pays-là, qui n'en est pas un, pourquoi je m'acharne à écrire et réécrire le roman familial, à la limite, ce n'est pas utile autrement qu'à mettre en scène mon évasion. À structurer mon insoumission.

J'ai envie de former mes ailes et de les déployer pour voir le monde et vivre librement, n'importe où. Cela peut être ici à Montréal ou bien à Natashquan, Tokyo, Paris, Moscou, ou ailleurs sur la planète, sous un autre règne.

La semaine se termine et je ne me sens bonne à rien. Comme l'Ariane du roman de Cohen, je passerai des heures dans mon bain aromatisé aux huiles essentielles douces et sensuelles, à parler toute seule. Au sortir de l'eau, ma peau sera douce comme celle d'un fruit ou un pétale de Salvia divinorum. Je serai une Salvia mauve pâle.

J'ai du mal à écrire ces lignes. Cela parle trop de moi. Dès que je pense à lui, j'ai envie de pleurer. Tous les jours, il débroussaille les sapins, ça lui fait du bien, physiquement de s'occuper à quelque chose. Il écrit : « J'ai fini une deuxième pellicule pour toi, pour te montrer toutes ces choses, ces épines, ces arbres, le sol, le froid. Roulé par terre ou à la cime d'un sapin, je suis partout, partout dehors. Quand on vivra au Québec, on ira à la campagne ; j'aimerais vivre à la campagne. Pendant que tu écris, j'irai couper du bois. C'est ça la vie non ? »

Oui. C'est ça la vie.

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