Un lundi matin. Il fait froid. Je ferme la porte de ma tour d'ivoire. Je m'enveloppe dans un grand châle et je viens me réchauffer près de la cheminée. L'autre jour, Jack avait perdu le souffle à force de tout ranger et moi, je ne supportais pas ça. Je déteste tellement le trop raisonnable que je voudrais tout lancer par la fenêtre. Je le fais. Et ça me fait du bien. Sauf que c'est toujours à recommencer. Je le sais bien. Ma folie est là, la sienne aussi. Je ne veux pas de seringue ni d'injection de contre-poison mortel qui me ferait ranger des boîtes dans des petites cases pendant que lui, il irait peindre des fleurs. Peindre des fleurs, c'est mon travail à moi. Alors je continue. Il peut en peindre lui aussi s'il en a envie. Je me demande pourquoi l'un de nous devrait ranger des boîtes dans des petites cases. Les petites cases, ce n'est pas mon truc à moi.

Toute la journée, j'écris. Écrire ne me transforme pas en douce chimère. Non. C'est avec les mots que je suis le plus vivante. La parole m'épuise. La parole de toutes ces femmes me tue. Je sais les écouter. Je ne sais pas leur parler. Je ne sais pas parler tout court. Les mots ne veulent pas sortir par ma bouche mais par mes mains. Du corps aux mains, tel est le chemin des mots en moi.

Lundi matin, assise, seule au Café de la rue Fairmount, je trace un plan de fonctionnement, moi qui sabote systématiquement tous les plans. Il avait mis une notice explicative dans le panier en osier, tressé à la main par un gitan qui est venu voler du bois dans le jardin. La notice est écrite en français, en chinois et en troglodyte. Dommage, j'aurais bien aimé le sanskrit. Faudrait retrouver ce gitan et lui demander de traduire.

Il disait : « Si un jour tu ne sais plus comment tu marches, c'est simple, j'ai tout écrit noir sur blanc. Mille pages. Mais attention, ça ne marche pas, tout ce qui est écrit est faux parce que le projet était perdu d'avance. On ne t'explique pas. » Il avait vu juste. Je n'accepte pas d'entrer dans les petites cases. Je les fais exploser une par une. Parfois ça le met en colère. Mais il adore ça. Je n'ai pas besoin que l'on m'explique.

Je reviens du Café. J'ouvre la porte. Elle est encore là. Elle s'est installée chez-moi et elle ne veut plus s'en aller. Au miroir, elle ne se reconnaît pas. C'est un vieux miroir placé au-dessus de la cheminée. Dans le miroir, il manque des morceaux. Et sur la pathère, près du miroir, le chapeau haut de forme du grand-père de Sabina attend que Tomas sorte son appareil photo. Qu'elle mette le chapeau. Qu'elle se déshabille lentement. Pour lui.