Redon : Brunehilde

La Nibelungenlied* et ma muse Brunehilde, la belle Amazone nordique, me portent chance. C'est parce que Brunehilde est une reine magicienne et guerrière douée d’une force démesurée. En esprit, je porte comme elle une ceinture magique, j'élimine les difficultés et je recapture mes rêves. Mais Brunehilde éliminait plutôt les hommes qui ne pouvaient rivaliser avec elle.

Avant de raconter la suite de mon récit d'hier, il faut que je vous dise que Brunehilde, dans sa jeunesse, avait été sauvée d'un cercle de feu par Siegfried et qu'elle était tombée amoureuse de lui. Mais Siegfried, lui, était tombé amoureux de Kriemhild parce qu'il avait absorbé un breuvage enchanté préparé par la mère de Kriemhild et destiné à lui faire oublier Brunehilde. Qui a dit que ces choses-là n'arrivaient qu'au cinéma ? Bref, Brunehilde en avait eu le cœur brisé en mille miettes.

Pauvre chouette. Et quand Siegfried la libéra une seconde fois du cercle de feu en se faisant passer pour Gunther, elle s'était retrouvée obligée de l'épouser, puisqu'il devenait son « sauveur ». Sinon, elle aurait dû le tuer. Le lecteur arrive à suivre ? Tant mieux, parce que moi, les sagas, faut que je relise plusieurs fois pour comprendre. Je perds le fil facilement. Mais bon.

Avant, j'écrivais plutôt le matin. Et depuis que je passe mes journées à faire contacts par dessus contacts pour dénicher du travail comme pigiste pour faire beaucoup de sous pour aller rejoindre Jack, j'ai plus beaucoup de temps pour ce journal [j'avais kappa fainéanter pendant des mois...]. Depuis deux jours, le matin, je me lève tôt et je place tous mes objets magiques sur la table. J'interroge le vase Ming qui aimerait mieux que nous ripassions quelques unes de ses aspérités en forme de fleurs de prunier. Jamais au grand jamais je n'aurais pensé que nous eussions ripé par erreur les grimaces du masque africain. Coudonc. L'erreur est humaine. Mais que dirait Brunehilde ?

Il commence à se faire tard et les flammes des bougies lancent des éclairs rougeâtres sur les murs du bureau; faut-il absolument que je raconte la deuxième partie de la légende ? OK. Jack sera content de mon imparfait du subjonctif, et encore plus de mon plus-que-parfait du subjonctif. Pas souvent qu'on écrit ça dans un journal intime. Sir? Yes, Sir ! Il dira que Siegfried était un héros un peu naïf. Je sais. Faire tout ça sans se douter que Brunehilde finirait par découvrir la vérité... Oui. Brunehilde a tout découvert lors d'une violente querelle avec Kriemhild. C'était pas beau à voir. L'Amazone est entrée dans une colère terrible et elle s'est organisée pour que l'un des nobles de Gunther, Hagen, tue Siegfried. Hop !

Ensuite, ce fut au tour de Kriemhild d'éprouver de la haine, une haine féroce pour les meurtriers de son mari. Elle épousa le roi des Huns, Attila dont elle eut un fils, Ortlieb. Et quelques années plus tard, Kriemhild qui n'avait toujours pas renoncé à sa vengeance fit inviter les Burgondes à la cour du roi des Huns.

À partir de là, l'action se précipita. Attention aux temps des verbes. Faut que je raconte bien pour pas que quelqu'un clique pour sortir de la page. Ce qui devait arriver arriva : Hagen, le frère de Gunther [celui qui avait tué Siegfried], comprenant que c'était un piège, tenta de s'y opposer, mais l'honneur lui interdisait de refuser l'invitation. Faits prisonniers, Gunther et Hagen furent tués par Kriemhild qui décapita l'assassin de Siegfried avec l'épée du héros.

Pas chanceuse, Kriemhild finira par tomber à son tour sous les coups d'un chevalier.

Et Brunehilde dans tout ça ? Tenaillée par le remord, Brunehilde se précipitera dans le bûcher funéraire de Siegfried.

Dans ce genre d'histoire, tout le monde meurt à la fin. C'est magnifique. J'adore cette Chanson remarquable par sa composition et la psychologie de ses personnages, par sa tension et sa simplicité dramatiques. Les thèmes sont d'une richesse inépuisable par leur profondeur. C'est une oeuvre fondée sur le jeu des passions humaines qui raconte un grand mythe et permet de comprendre l'image exemplaire du héros germanique. À condition de pas trop s'enfarger dans les fleurs du mythique tapis.

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* Nibelungenlied : Nom allemand de la Chanson des Nibelungen, une vaste épopée allemande du Moyen Âge qui tient à la fois des contes féeriques et des romans de chevalerie. Les trente-neuf aventures des Nibelungen racontent, d'une part, les exploits, le mariage et l'assassinat de Siegfried, et d'autre part, la vengeance de sa veuve Kriemhild. L'ensemble se compose de deux mille trois cents strophes de quatre vers à rimes plates (A-A-B-B) chacune, ce qui le distingue des épopées germaniques utilisant habituellement les couplets. De ce texte, il subsiste une trentaine de manuscrits - certains complets, d'autres fragmentaires - présentant des variantes considérables. Les premiers d'entre eux datent du début du XIIIe siècle.